À PROPOS DU "ROI SOLEIL"...
Par René AGGIOURI

La querelle qui a opposé ces derniers jours le président de la Chambre au chef du gouvernement illustre, parfaitement, le caractère inadéquat du système constitutionnel imaginé dans les accords de Taëf. Ce système est fondé sur un partage, censé être équitable, du pouvoir entre les diverses communautés libanaises associées au sein d’un Conseil des ministres, collectivement maître de l’Exécutif.
Son fonctionnement durant plusieurs années s’était traduit par un partage des fonctions publiques et des bénéfices entre les trois présidences. On avait appelé cela la “troïka”. Les ministres, eux, se contentaient généralement de faire de la figuration et de ramasser des miettes.
Cela n’allait pas sans heurts, tiraillements et bouderies que le tuteur syrien était heureux de pouvoir arbitrer. On avait voulu mettre un terme à la “troïka” et c’était précisément M. Berri qui avait pris sur lui d’en annoncer la fin.
Mais cela ne pouvait pas finir. Pourquoi, sinon parce que le système institutionnel de Taëf ne correspond pas du tout aux mœurs politiques d’un pays où prédominent toujours les sensibilités confessionnelles et tribales au détriment des règles de droit.
C’est ce qui explique, d’ailleurs, que dans le discours officiel, on insiste si souvent sur “l’Etat de droit”. Si on le réclame, si on l’annonce périodiquement, c’est bien parce qu’il n’existe pas encore. Jusqu’ici, ce n’est qu’un vœu pieux, une velléité.

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Il en allait tout autrement sous le régime constitutionnel précédent. Alors, il y avait une autorité indiscutée au sommet de l’Etat. Cela ne signifie pas que la gestion administrative de la République était plus régulière ou plus morale, mais la distribution des bénéfices et des prébendes relevait de l’arbitrage autoritaire du chef de l’Etat qui gérait souverainement le jeu des intérêts électoraux et des loyalismes. Nous sommes en Orient et la République était adaptée aux mœurs de l’Orient. A Taëf, on s’est pris pour la Suisse, mais le Liban n’est pas la Suisse!
C’est à partir de la présidence du général Fouad Chéhab que des règles strictes de gestion administrative ont été établies à la faveur de l’institution de la Fonction publique, de l’Inspection centrale et d’autres organes de régulation.
Il s’agissait de libérer l’administration des pressions communautaires et familiales; de la moderniser. D’établir, précisément, l’Etat de droit. Mais il ne fallut pas longtemps pour paralyser ces institutions et échapper à leurs règles. L’on est retombé très vite dans l’arbitraire d’un régime présidentiel qui était, désormais, perçu comme la prédominance abusive d’une communauté devenue minoritaire. Il n’était plus accepté mais difficilement subi.
L’idée qui a présidé à l’accord de Taëf, en attendant une abolition promise du confessionnalisme, était un partage équitable de l’autorité. Mais pour que ce partage ne se traduise pas en complicité dans l’accaparement du Pouvoir et des bénéfices par les trois maîtres de l’Etat (la “troïka”), il aurait fallu une discipline très stricte de la gestion administrative. C’est ce qu’on a appelé l’Etat de droit. Mais apparemment on se contente de le prôner sans se décider à s’y soumettre - ou bien l’on en est incapable.
Le Conseil des ministres réuni est censé être l’organe suprême de l’Exécutif. Cela réclame une grande discipline intellectuelle et morale. Aussi, ce rôle n’est-il jusqu’ici que théorique, invoqué seulement pour sauver les apparences. On a bien vu, il y a quelques semaines, à la veille du premier train de nominations, ce Conseil des ministres décider que ces nominations ne se feraient que sur la base des critères objectifs établis par les services de la Fonction publique. Mais les contestations les plus virulentes ont fusé aussitôt les décrets publiés.
La confiance ne règne pas dans la suprématie des règles de droit.
Et voici donc maintenant M. Berri qui reproche à M. Hariri de se prendre pour le “Roi Soleil”: l’Etat, c’est moi, lui fait-il dire.

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Ainsi, il faut bien se rendre à l’évidence: tant que les pesanteurs confessionnelles et tribales qui font de nous un pays typiquement oriental, continueront d’influer sur l’exercice du Pouvoir, il n’y a pas de progrès possibles, hors d’un système constitutionnel conçu pour en tenir compte dans un esprit pragmatique et réaliste.
Il faut un arbitre au sommet de l’Etat et non un conglomérat hétéroclite de politiciens. Une “dictature éclairée”, comme le préconisait jadis le bon Pierre Gemayel, d’heureuse mémoire, qui connaissait ses classiques et nourrissait des illusions.
C’est probablement trop tard, en tout cas. Cahin-caha, le cheminement de la “troïka” continuera longtemps encore d’amuser la galerie et d’inspirer les caricaturistes.

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