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La
querelle qui a opposé ces derniers jours le président de
la Chambre au chef du gouvernement illustre, parfaitement, le caractère
inadéquat du système constitutionnel imaginé dans
les accords de Taëf. Ce système est fondé sur un partage,
censé être équitable, du pouvoir entre les diverses
communautés libanaises associées au sein dun Conseil
des ministres, collectivement maître de lExécutif.
Son fonctionnement durant plusieurs années sétait
traduit par un partage des fonctions publiques et des bénéfices
entre les trois présidences. On avait appelé cela la troïka.
Les ministres, eux, se contentaient généralement de faire
de la figuration et de ramasser des miettes.
Cela nallait pas sans heurts, tiraillements et bouderies que le
tuteur syrien était heureux de pouvoir arbitrer. On avait voulu
mettre un terme à la troïka et cétait
précisément M. Berri qui avait pris sur lui den annoncer
la fin.
Mais cela ne pouvait pas finir. Pourquoi, sinon parce que le système
institutionnel de Taëf ne correspond pas du tout aux murs politiques
dun pays où prédominent toujours les sensibilités
confessionnelles et tribales au détriment des règles de
droit.
Cest ce qui explique, dailleurs, que dans le discours officiel,
on insiste si souvent sur lEtat de droit. Si on le réclame,
si on lannonce périodiquement, cest bien parce quil
nexiste pas encore. Jusquici, ce nest quun vu
pieux, une velléité.
***
Il en allait tout autrement sous le régime constitutionnel précédent.
Alors, il y avait une autorité indiscutée au sommet de lEtat.
Cela ne signifie pas que la gestion administrative de la République
était plus régulière ou plus morale, mais la distribution
des bénéfices et des prébendes relevait de larbitrage
autoritaire du chef de lEtat qui gérait souverainement le
jeu des intérêts électoraux et des loyalismes. Nous
sommes en Orient et la République était adaptée aux
murs de lOrient. A Taëf, on sest pris pour la Suisse,
mais le Liban nest pas la Suisse!
Cest à partir de la présidence du général
Fouad Chéhab que des règles strictes de gestion administrative
ont été établies à la faveur de linstitution
de la Fonction publique, de lInspection centrale et dautres
organes de régulation.
Il sagissait de libérer ladministration des pressions
communautaires et familiales; de la moderniser. Détablir,
précisément, lEtat de droit. Mais il ne fallut pas
longtemps pour paralyser ces institutions et échapper à
leurs règles. Lon est retombé très vite dans
larbitraire dun régime présidentiel qui était,
désormais, perçu comme la prédominance abusive dune
communauté devenue minoritaire. Il nétait plus accepté
mais difficilement subi.
Lidée qui a présidé à laccord
de Taëf, en attendant une abolition promise du confessionnalisme,
était un partage équitable de lautorité. Mais
pour que ce partage ne se traduise pas en complicité dans laccaparement
du Pouvoir et des bénéfices par les trois maîtres
de lEtat (la troïka), il aurait fallu une discipline
très stricte de la gestion administrative. Cest ce quon
a appelé lEtat de droit. Mais apparemment on se contente
de le prôner sans se décider à sy soumettre
- ou bien lon en est incapable.
Le Conseil des ministres réuni est censé être lorgane
suprême de lExécutif. Cela réclame une grande
discipline intellectuelle et morale. Aussi, ce rôle nest-il
jusquici que théorique, invoqué seulement pour sauver
les apparences. On a bien vu, il y a quelques semaines, à la veille
du premier train de nominations, ce Conseil des ministres décider
que ces nominations ne se feraient que sur la base des critères
objectifs établis par les services de la Fonction publique. Mais
les contestations les plus virulentes ont fusé aussitôt les
décrets publiés.
La confiance ne règne pas dans la suprématie des règles
de droit.
Et voici donc maintenant M. Berri qui reproche à M. Hariri de se
prendre pour le Roi Soleil: lEtat, cest moi, lui
fait-il dire.
***
Ainsi, il faut bien se rendre à lévidence: tant que
les pesanteurs confessionnelles et tribales qui font de nous un pays typiquement
oriental, continueront dinfluer sur lexercice du Pouvoir,
il ny a pas de progrès possibles, hors dun système
constitutionnel conçu pour en tenir compte dans un esprit pragmatique
et réaliste.
Il faut un arbitre au sommet de lEtat et non un conglomérat
hétéroclite de politiciens. Une dictature éclairée,
comme le préconisait jadis le bon Pierre Gemayel, dheureuse
mémoire, qui connaissait ses classiques et nourrissait des illusions.
Cest probablement trop tard, en tout cas. Cahin-caha, le cheminement
de la troïka continuera longtemps encore damuser
la galerie et dinspirer les caricaturistes.
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