Le Liban partage l’angoisse de la famille éplorée:
Libérez Ramzi Irani!

Est-il permis et compréhensible qu’en plein jour, au cœur de la capitale, dans un quartier animé non loin du ministère de l’Intérieur, de la Banque Centrale, du secteur des grands hôtels, qu’un ingénieur de 35 ans, disparaisse avec sa voiture? Et qu’au bout de huit jours, nul ne sache où il est? Qu’en est-il de cette paix civile, de cette sécurité dont nos responsables se flattent à longueur de journée?
Quel est le tort de Ramzi Irani? De militer de façon pacifique, civilisée, au sein des Forces libanaises pour la cause du Liban, pour sa liberté et sa pleine souveraineté? D’avoir organisé un sit-in de prière à Harissa? D’avoir permis la victoire des candidats qu’il appuyait aux élections de l’Ordre des ingénieurs? D’être un homme de dialogue, d’ouverture au charisme indéniable?
A-t-on oublié qu’il est fils, époux, père de famille et frère; qu’il est aimé de tous ceux qui le connaissent et le fréquentent?
A Achrafieh, depuis sa disparition, la maison de ses parents ne désemplit pas. Les proches, les amis, les collègues, les étudiants viennent témoigner de leur solidarité avec sa mère (son père est décédé il y a 3 ans), son épouse, ses enfants et toute sa famille et exprimer leur indignation face à un tel acte.
Au moindre coup de fil, chacun sursaute. Est-ce une bonne nouvelle? Chacun y met du sien pour contacter toute personne capable d’apporter la moindre éclaircie à cette affaire.
Et malgré la dureté de l’épreuve, l’espoir demeure vif.

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Jocelyne Irani: “Mon mari n’avait
aucune raison de s’inquiéter”.

Son épouse Jocelyne (Jessy, pour les intimes) née Khoury et originaire de Zahlé, raconte, sans doute, pour la énième fois le dernier contact téléphonique qu’elle a eu avec son mari.
“C’était le mardi 7 mai. A 16h15, je l’ai appelé sur son cellulaire à son travail à Clemenceau pour lui rappeler de passer prendre ma sœur Cynthia devant le “Phoenicia”, en rentrant à la maison, car nous devions célébrer l’anniversaire de notre petite Yasmine qui vient d’avoir cinq ans. Il m’a répondu qu’il avait encore un petit travail à accomplir.
“A 16h55, j’ai fait un dernier appel sur son cellulaire. Il n’y a eu aucune réponse. Et depuis cet instant, nous sommes sans nouvelles de Ramzi”.

Le lendemain, ses amis ont essayé de l’appeler. Le cellulaire a sonné. Mais pas de réponse. Le soir, le cellulaire a été utilisé et on a pu localiser l’appel de Mreijé dans la banlieue-sud. Mais c’était, peut-être, pour lancer les investigations sur une fausse piste.
Neuf jours se sont écoulés et on est toujours sans nouvelle de l’ingénieur Ramzi Irani.
Le mystère est entier. Le cœur de son épouse et de sa mère est totalement brisé, meurtri. Ses deux enfants Jad (2 ans et demi) et Yasmine (cinq ans), sont perturbés. Ses proches, ses amis, ses collègues vivent dans une angoisse permanente. Dans les facultés, les sit-in se suivent sans relâche de façon pacifique, groupant des centaines d’étudiants.
Les mêmes interrogations sont sur toutes les lèvres: où peut-il être? Pourquoi l’a-t-on enlevé? Que fait l’Etat et où en sont les investigations?
Les services officiels de sécurité affirment qu’il n’est pas chez eux. Il semblerait, aussi, que le “Hezbollah” ait nié toute implication dans cette affaire. Sommes-nous donc dans un pays où on peut enlever si facilement une personne et sa voiture, en plein jour au cœur de la capitale?

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Jocelyne avec ses enfants Yasmine et Jad: “Nous l’attendons avec impatience”.

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La mère de Ramzi avec son petit-fils: retenir les larmes devant la caméra.

PAR QUI ÉTAIT-IL SURVEILLÉ?
Au cours du mois ayant précédé la disparition de l’ingénieur Irani, des gens motorisés sont venus à plusieurs reprises demander des informations au concierge à son sujet. Ramzi a fini par appeler les services de renseignements de l’Etat pour les informer; il leur a passé le numéro de la voiture que le concierge avait relevé et leur a demandé si c’étaient eux qui le surveillaient. La réponse a été négative. Ils ont promis de suivre l’affaire.
Jocelyne Irani affirme que le jour même où Ramzi a disparu, une voiture se trouvait devant leur maison et le concierge a entendu dire: “Il est déjà cinq heures et il n’est pas encore rentré”.
Il est essentiel de rappeler que les Irani habitent “Bellevue”, non loin de l’ambassade américaine à Aoukar, donc dans un secteur sous haute surveillance et doivent passer par deux barrages de l’armée libanaise avant d’arriver chez eux. Comment expliquer, dès lors, le passage facile de voitures insolites qui venaient stationner devant leur immeuble et interroger le concierge sans susciter des soupçons?

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La famille réunie à l’anniversaire de Jad...

QUI EST RAMZI IRANI?
Ramzi est le cadet d’une famille de trois enfants. Son frère aîné Nabil est médecin-chirurgien; la benjamine, Nayla a fait les lettres; puis, des études d’esthéticienne et travaille dans ce domaine. Lui est ingénieur civil. “Nous étions en Afrique, raconte sa mère, mais nous sommes rentrés au Liban pour l’école des enfants”. Ramzi a fait le petit jardin chez les sœurs de Ibrine; le primaire, au collège de la Salle à Clemenceau, avant de rejoindre les Frères à Mont-La-Salle.
A cause de la guerre, nous avons préféré qu’il aille faire ses études en France. Il fait mathématiques supérieures, sciences, physiques, à Lyon pendant deux ans. Revenant au pays durant les vacances, il décide de rentrer définitivement. Il était trop attaché à la famille et au Liban”, ajoute sa maman.
Il termine sa licence en Physique; puis, ses études d’ingénieur civil à l’Université libanaise (UL). Il travaille un an à son compte, voyage au Koweit avant d’être engagé par “Total” depuis dix ans”.
Son travail l’amène à sillonner le pays du Nord, au Sud, à la Békaa pour superviser, surtout, la construction des stations et cela ne lui a jamais posé de problème.
Son épouse, sa mère et ses proches le décrivent comme un être calme, pondéré, ayant bon cœur et ouvert au dialogue. Il voit toujours le bon côté des choses et est aimé de tous ceux qui le connaissent. Croyant, pratiquant, sans aucun fanatisme, il accompagne ses enfants chaque dimanche à la messe à Antélias.

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... Et durant la fête des Rameaux.

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Les sit-in estudiantins se succèdent
pour réclamer le retour du jeune ingénieur.

QUID DE SON ENGAGEMENT POLITIQUE?
“Agé de trente-cinq ans, Ramzi est un “enfant de la guerre”, précise sa maman. Il n’a jamais porté les armes, mais s’est engagé aux côtés des Forces Libanaises (F.L.) par choix patriotique, militant en faveur d’un Liban, libre, souverain et démocratique”.
Responsable de la section estudiantine des F.L. à l’UL, il savait fort bien dialoguer avec toutes les tendances et fractions, confiant que le Liban ne peut renaître vraiment de ses cendres que par cette ouverture à tous.
De l’avis unanime, son charisme est indéniable, d’autant qu’il a un sens poussé de l’organisation. Preuve en est, le sit-in de prière et de méditation à Harissa, qu’il a organisé et a groupé près de 3.000 étudiants pour commémorer l’anniversaire de l’arrestation de Samir Geagea, leader des F.L.
Est-ce cela qui a dérangé? Ou bien son implication dans les élections de l’Ordre des ingénieurs où il a réussi, toujours grâce à sa parfaite organisation, à faire passer les candidats qu’il appuyait face à ceux du “Hezbollah”?
Son engagement politique sur le plan estudiantin, socio-culturel au sein des F.L. et d’aucune autre fraction, tel que certains ont voulu le faire croire pour brouiller les pistes, lui a valu une interpellation des services officiels de sécurité. En septembre 2000, suite à une messe de commémoration, Ramzi Irani a été arrêté le lendemain pendant quatorze heures, par les services de sécurité, pour avoir participé à l’organisation de cette messe.
Lorsque sa mère ou son épouse lui demandaient de réduire son action militante, il rétorquait: “qu’est-ce que je fais de mal? Je travaille pour le Liban”.
Se sentait-il menacé ces derniers temps? “Non”, répondent ses proches, tout en affirmant qu’il est “très discret de nature”.

L’ÉPOUX ET LE PÈRE
Jessy Akl-Khoury a connu Ramzi Irani par sa sœur avec qui elle faisait les lettres à l’UL. Ils se sont mariés il y a six ans et ont deux enfants: Yasmine (5 ans) et Jad (2 ans et demi).
Jessy Irani ne tarit pas de parler de Ramzi en tant que père de famille très proche de ses enfants, à quel point ils lui sont attachés et l’impact que son absence forcée a sur eux. Il lui est difficile de retenir ses larmes.
Le jour de l’enlèvement coïncidait avec l’anniversaire de la petite Yasmine. Son père n’étant pas rentré à la maison, elle a refusé de couper le gâteau d’anniversaire qui se trouve toujours au réfrigérateur attendant son retour.
Ce soir-là, Jessy a dit aux enfants que leur père a été retenu au travail. Par la suite, elle leur a dit qu’il est en voyage.
Alors que je parlais avec sa maman, Yasmine a fait un dessin en guise de message qu’elle veut envoyer à son père et me l’a montré. Elle a dessiné une maison entourée d’étoiles. Puis, intriguée par le magnétophone, elle a accepté de parler et de chanter même pour son père, à condition que je lui fasse réentendre l’enregistrement. Elle a demandé à son papa “de rentrer vite de voyage et de lui apporter des jouets”.
Comme elle va à l’école, au grand jardin à Champville, elle a plus ou moins accepté l’argument du voyage. Son petit frère, Jad semble être davantage perturbé. Surtout que son père l’amenait en personne tous les matins à la garderie. Pour l’amadouer, il lui faisait un petit tour, passant devant un poulailler où ils donnaient à manger aux poules.
Ces derniers jours, Jad est devenu agressif à la garderie, affirme la responsable, lui si calme d’habitude. Aussi, sa maman a-t-elle décidé de ne plus l’envoyer. Elle a même décidé d’arrêter ses cours à l’école technique de Dekouané. “Je suis incapable d’enseigner dans ces circonstances pénibles que nous traversons”, dit-elle.
Sur Jad, elle raconte ce petit fait très significatif. Sa tante l’a vu dans sa chambre serrant très fort contre lui ses animaux en peluche. Elle lui demande pourquoi? Il répond: “Ils pleurent parce que je vais voyager”.
Jad accepte, aussi, de parler devant le magnétophone qui l’intrigue et dit à son père: “Viens, je t’aime”.

OÙ EN EST L’ENQUÊTE?
Huit jours après la disparition de l’ingénieur Irani, l’enquête piétine et nul ne sait où il se trouve. Les officiels contactés par la famille, ont promis de déployer tous les efforts, de mobiliser tous les moyens dont disposent les services officiels pour le retrouver, mais c’est toujours l’impasse.
Comment expliquer une telle faille sécuritaire flagrante, alors que Ramzi Irani a été enlevé en plein jour dans un secteur animé de la capitale, non loin du ministère de l’Intérieur, de la Banque Centrale et des grands hôtels?
Sa voiture a disparu avec lui.
S’il se sentait menacé, il aurait peut-être pris quelques précautions: mettre de l’argent de côté, par exemple, affirme sa femme. Mais non, rien dans son comportement n’indiquait qu’il était inquiet”.
Pour sa mère, son épouse, sa famille et ses proches, une seule requête: “que l’enquête se poursuive, sans relâche; qu’on sache où il est, qu’il est vivant, en bonne santé, même s’il doit être retenu”.
Un étudiant ajoute: “Son enlèvement serait-il un message pour faire taire les jeunes attachés au Liban?”
Espérons qu’à l’heure où ces lignes paraîtront, Ramzi Irani sera à nouveau parmi les siens.

Par Nelly HÉLOU
Editions Speciales Numéros Précédents Contacts Recherche Article paru dans "La Revue du Liban" N° 3845 - Du 18 Au 25 Mai 2002