Francophonie: La primauté aux actions et coopérations efficaces

Appelée à être beaucoup plus qu’une “expression de la diversité culturelle”, à jouer un rôle plus actif sur la scène internationale, à formuler des réflexions et des propositions dans les domaines politique, social ou économique, la francophonie n’a de cesse de retrouver sa première vocation, de retourner aux sources, au moteur de la pensée et de l’action francophone: la culture.

Celle-ci revient au cœur du débat dans un contexte de mondialisation où se multiplient et s’élèvent les questions et interrogations quant à la domination des impératifs économiques et stratégiques sur les valeurs sociales et culturelles. Et ce, dans un contexte mondial où la tension est à son apogée et où, semble-t-il, aucun dialogue n’est réalisable au mépris des identités et des civilisations.
Dès lors, le mouvement francophone qui se veut “un vecteur de paix, de coexistence et de développement”, a choisi pour son IXème sommet de Beyrouth, le thème “dialogue des cultures”. Au menu, entre autres, deux déclarations fort significatives, seront soumises à ratification: celle de Bamako, sur la démocratie et les droits de l’Homme et celle de “Cotonou II” sur la diversité culturelle.
Des thèmes que le Liban de par sa nature pluraliste et multiconfessionnelle prône et auxquels il tend.
Dans ce cadre, quel serait l’apport de l’action francophone à la société libanaise? Que représente la francophonie pour les Libanais? Et qu’attendent-ils de ce sommet?

ENTRAIDE ET ÉCHANGE D’EXPÉRIENCES
Sur ce point, Mme Leila Khoury, ex-présidente de l’Ordre des pharmaciens, lauréate du prix francophone de l’Académie nationale de pharmacie, estime “qu’il ne faut pas espérer grand-chose de ces réunions. Cependant, il est toujours bon de voir les possibilités de réunir au Liban tant de monde, surtout la francophonie. C’est une occasion pour la presse internationale de voir, que le Liban est très en avance sur son environnement et ouvert sur le monde”.
photoS’arrêtant sur le thème du sommet “dialogue des cultures”, Mme Khoury souligne que “si le but est de connaître l’autre, d’apprendre à le respecter, il serait judicieux de commencer par soi-même, avant d’accepter et de reconnaître l’autre de par le monde, ce qui n’empêche pas d’instaurer en même temps un dialogue avec les autres pays de l’espace francophone”.
Cependant, si d’après Mme Khoury l’action francophone, sur le plan politique, laisse à désirer, l’action au niveau des échanges économiques est tout autre. L’entraide, l’échange des expériences et des recherches en sont le vecteur, en particulier dans le domaine pharmaceutique.
Cette action se fait à deux niveaux: à travers la conférence internationale de la pharmacie francophone. Aussi, entre les pays membres de cet espace. “L’Afrique, dit-elle, peut nous donner des exemples et des expériences sur certaines maladies qui sévissent, tel le sida.
“Elle pourrait aussi constituer outre le Maghreb arabe et l’Asie francophone un marché éventuel de l’industrie pharmaceutique sur lequel on peut s’ouvrir”, conclut-elle.

FRANCOPHONIE ET DROITS DE L’HOMME
L’apport du mouvement francophone revêt plusieurs aspects, certains supposant un engagement concret et clair par les membres de l’OIF.
A Beyrouth, à l’initiative de l’Institut des droits de l’Homme au Barreau de Beyrouth, s’est tenue une Assemblée internationale des instituts et des réseaux francophones des droits de l’Homme qui a été marquée par l’adoption de plusieurs mesures significatives en particulier:
- la mise en place d’un réseau d’information et de concertation;
- l’autorisation du CICR, comme annoncée par le ministre de la Justice, Samir Jisr, à visiter toutes les prisons sans exception, y compris celles relevant du ministère de la Défense jusque-là inaccessibles aux ONG et même aux avocats.
Deux mesures qui dénotent l’importance accordée, désormais, au respect des droits de photol’Homme, comme aussi, l’attachement et de l’OIF à la question qui a été soulignée par la “présence fort significative et symbolique du secrétaire général de l’OIF, Boutros Boutros-Ghali, à l’inauguration”, comme l’affirme M. Georges Asaf, directeur de l’Institut des droits de l’Homme au Barreau de Beyrouth.
Celui-ci a indiqué que “la politique de l’Organisation jusque-là timide, accuse un tournant. Les Etats de l’OIF doivent savoir qu’être membre de l’OIF, implique des obligations internationales, qu’on ne peut pas violer impunément les droits de ses propres citoyens”.

PRATIQUES SCANDALEUSES
M. Asaf qui a, vivement, déploré les pratiques scandaleuses et anti-démo-cratiques de la police qui a envoyé l’un de ses membres pour prendre note des noms des avocats participant aux travaux de l’Assemblée et de leurs allocutions, alors que c’est un événement rattaché au sommet, a assuré que “le créneau des droits de l’homme était le parent pauvre de l’OIF, en ce sens que le potentiel que représentent les instituts et les centres traitant des droits de l’Homme, de la démocratie et de la paix n’étaient pas articulés sur le reste des opérations de la francophonie et opérés en ordre dispersé”.
Mais suivant une nouvelle politique pragmatique, en harmonie avec les principes de la déclaration de Bamako (2000), “la création de ce réseau a pour but d’essayer de structurer des mécanismes qui vont influencer en profondeur les structures qui existent dans les Etats”, dit-il. Ainsi, il s’agit, tout d’abord, d’observer les pratiques des institutions, d’informer, de former des personnes au sein des instances officielles et d’intervenir.
Le travail de ce réseau s’articule sur celui des autres réseaux francophones, des centres de recherches relevant d’universités, d’instituts des droits de l’Homme.

POUR UN INVENTAIRE COMPLET DE LA PAIX
A noter, aussi, que le réseau dont le comité de suivi a commencé à formaliser les structures de travail, prévoit un autofinancement et exige l’indépendance de toute organisation participante. “Dans un an, affirme M. Asaf, il y aura une assemblée générale au cours de laquelle on dressera un inventaire complet de la démocratie et de la paix”, indiquant que “si on va se contenter d’être dans la francophonie pour demander de l’aide matérielle seulement, elle n’aurait aucun sens. Il y a des finalités qui sont incontournables, des objectifs qu’on ne peut pas retarder comme les réalisations des peuples et individus, ainsi que leurs droits économiques, sociaux et culturels”, conclut-il.

PRÉSERVER LA DIGNITÉ DANS LA DIVERSITÉ
En effet, les liens étroits qu’entretient “la diversité culturelle” avec la dignité humaine, les libertés fondamentales et les droits de l’Homme sont au cœur de ce que pourrait apporter la francophonie aux pays de l’espace francophone.
Evoquant le symposium “Bilan des pratiques de la démocratie, des droits et des libertés photodans l’espace francophone”, M. Antoine Messarra, professeur à l’Université libanaise et chercheur à la Fondation pour la paix civile permanente, considère que “la déclaration de Bamako en novembre 2000 montre un engagement à promouvoir la démocratie et détaille les instruments de travail, dont l’O.I.F. dispose pour aider à la mise en œuvre d’un système d’alerte précoce, faciliter l’action et l’appui en cas de rupture de la démocratie dans les pays membres. Ce qui constitue un point fort qui correspond à la tradition libérale de la francophonie”.

EXCEPTION LIBANAISE
Il a, par ailleurs, assuré que l’organisation du sommet à Beyrouth est “une réaffirmation de l’exception libanaise dans la région en tant que modèle de diversité et exemple de dialogue. Le Liban, ajoute-t-il, se situe aujourd’hui au cœur de trois grands problèmes internationaux qui sont: le rapport entre religions, le système consensuel de gouvernance et les petites nations dans le système international.
“Le Liban est un vrai laboratoire, on le dit avec fierté mais, aussi, avec souffrance, car il a été utilisé en tant que laboratoire conflictuel”.
Sur ce, il incite à ce que la société libanaise, avec l’appui international, se transforme en un laboratoire d’expérience positive pour retrouver la dignité dans la diversité. “Ce qui, observe-t-il, pourrait éventuellement être profitable à l’éducation au Liban et à la jeunesse”.

MARGINALISATION MORTELLE
Tout en rappelant qu’il faut distinguer entre le Liban en tant que cause et expérience et la gouvernance telle qu’elle est menée. Le professeur Messarra assure que le “sommet resitue le Liban dans le concert international, alors que beaucoup de forces auraient souhaité le marginaliser. Cette marginalisation pourrait être mortelle qu’elle provienne, de la société internationale ou la société civile”.
Il a, aussi, ajouté que “dans la perspective de la Déclaration de Bamako, la tenue du congrès sur les droits de l’Homme et la création d’un centre d’observation des pratiques démocratiques au Liban est un événement en soi”.

VERS UNE COOPÉRATION PLUS SOUTENUE
photoDe son côté, le Dr Jarjoura Hardane, doyen de la faculté des lettres et des sciences humaines à l’USJ, a tenu à clarifier l’ambiguïté relative à la notion de francophonie “qui est une notion plurielle s’étendant à plusieurs peuples et ethnies” et la notion de français, “langue relative à la France”, estimant qu’à l’heure actuelle “la francophonie est le résultat de l’interaction et d’une osmose entre les différents espaces francophones, notamment de l’interaction entre l’espace de France et tout autre espace francophone”.
Le Dr Hardane s’est arrêté longuement sur les spécificités véhiculées par la francophonie, indiquant que la première valeur se rattache à la dimension de l’homme global, entier, à la fois complexe, pluriel et ouvert mais, aussi, à l’homme rationnel, social, spirituel et politique.
“Cette notion de globalité, dit-il, nous mène à une autre qui est celle de l’homme universel, quel qu’il soit, en dehors de toute appartenance géographique ou religieuse”.
Il a, également, précisé que dans un espace francophone, la culture constitue un souci constant, sous toutes ses formes, tout comme la pédagogie, le souci d’éducation, d’enseignement et d’appren-tissage.

DIMENSION POLITIQUE DE LA FRANCOPHONIE
Il n’a pas manqué non plus de rappeler la dimension politique de la francophonie et les valeurs démocratiques qu’elle canalise, soulignant que la francophonie essaie d’apporter toujours une dimension culturelle et humaniste, même en ce qui concerne le technique, l’économie et l’ouverture des marchés.
Signalant que le thème “dialogue des cultures” est très vaste, M. Hardane espère que ce IXème sommet puisse parvenir à adopter des mesures palpables. Pour cela, il appelle à une plus grande coopération à l’intérieur de l’espace francophone entre les différentes puissances de ce monde, dans le but de faire disparaître les différences au niveau du développement.
Aussi, formule-t-il l’espoir qu’au niveau international, “le sommet ait le courage de prendre des positions sur les grandes problématiques actuelles, tels le terrorisme, le dialogue ou conflit de civilisations, de témoigner pour ces valeurs que la francophonie véhicule et de favoriser le respect et l’ouverture à l’autre, de façon à désamorcer les réflexes de repli identitaire, d’isolationnisme et d’intégrisme”.

POUR UNE APPRÉCIATION RÉELLE DES VALEURS
photoDe son côté, Mgr Camille Zeidan, corévêque, secrétaire général des écoles catholiques au Liban, a sévèrement critiqué l’exclusion du monde scolaire et éducatif “principal moteur de l’apprentissage et du maintien de la langue française au Liban” des travaux du sommet et dont la participation s’est limitée à la rencontre: “Les jeunes ont la parole”, organisée à l’ESCWA.
Mgr Zeidan qui a invité à corriger la vision déficiente qu’ont certains de la francophonie et à connaître sa vraie nature, a affirmé que “cette dernière perd sa raison d’être, si elle se résume à une simple langue de communication, si on oublie Montaigne, Rabelais et toute cette pensée jusqu’au siècle des lumières, les premiers textes des droits de l’Homme et l’ensemble des valeurs humanistes rattachées à la liberté, l’indépendance et la démocratie qui constituent l’essence même de son fondement”.
Il a, d’autre part, considéré que “dans une hégémonie mondiale, il est nécessaire de garder une présence francophone aussi large que possible, à aller plus profondément dans la culture et le dialogue et non pas à rester à la surface”.
Par ailleurs, il a insisté sur le fait “qu’un changement intérieur au Liban reste fonction de la décision politique”, avant de conclure que “toute résolution ou recommandation résultant du sommet de l’OIF, ne sert à rien si elle n’est pas concrétisée par des faits et actions palpables sur le terrain”.

Par Micheline ABI-KHALIL
Article paru dans "La Revue du Liban" N° 3867 - Du 19 Au 26 Octobre 2002
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