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Lancien
président Jimmy Carter représente à tous points de
vue, limage inversée de la posture adoptée par lactuel
président George W. Bush.
Alors que lun apparaît détendu, souriant, à
la fois ouvert et modeste, lautre se présente les sourcils
terriblement froncés, la démarche agressive, le geste sec,
la parole tranchante.
Lun est un homme de paix, de réconciliation et il la
prouvé tout au long de sa carrière. Lautre rêve
dêtre une sorte de shérif redresseur de torts au nom
dune vertueuse Amérique investie dune mission divine
pour létablissement dun ordre moral destiné
au monde entier.
Le président du jury de Stockholm, qui vient de décerner
le prix Nobel de la paix à M. Carter, a tenu à souligner
que, ce faisant, il adressait bien un message à lAdministration
Bush.
Mais cette Administration est composée dhommes, dont les
oreilles sont bouchées.
***
Aux Etats-Unis, lopposition entre la philosophie politique illustrée
par un Jimmy Carter et celle des piliers de lAdministration actuelle
nest pas nouvelle. Elle ne date, en tout cas, pas de la tragédie
du 11 septembre et ne concerne pas spécifiquement la guerre universelle
au terrorisme proclamée par M. Bush. Cette guerre à laxe
du mal nest que la traduction la plus récente dune
doctrine soutenue depuis plusieurs années par ceux quon appelle
les néo-conservateurs.
Cette doctrine avait fleuri à propos de la guerre du Vietnam dans
les années 70-80. Henry Kissinger, qui y fut personnellement impliqué,
y consacre les dernières pages de ses mémoires parues en
1999. Ses réflexions éclairent parfaitement le débat
actuel, particulièrement au sujet de lIrak.
Les néo-conservateurs insistaient sur deux points, écrit-il.
En premier lieu, cétaient toujours des gouvernements non-démocratiques
qui mettaient la paix en danger. Aussi, les Etats-Unis avaient-ils le
devoir de promouvoir la cause de la démocratie dans tous les pays
simultanément, par le biais de sanctions ou en employant dautres
moyens plus énergiques. En second lieu, la défense des droits
de lhomme, disaient-ils, était notre arme la plus efficace
pour affaiblir et vaincre nos adversaires.
(A cet égard, lAdministration Bush ne craint pas lincohérence:
elle sest récemment opposée au renouvellement du mandat
onusien de Mme Mary Robinson parce que cette honnête femme avait
eu le culot de dénoncer la violation des droits de lhomme
par Israël).
Sur cette thèse des néo-conservateurs et comme pour répondre
davance aux récentes déclarations de Mlle Condoleezza
Rice qui prétend inculquer les valeurs américaines
au monde musulman et le libérer en le démocratisant,
M. Kissinger écrit:
Jétais daccord avec lobjectif, mais les
conclusions me paraissaient simplistes. La démocratie occidentale
nest pas le fruit dune décision ponctuelle mais dune
évolution séculaire. Aucune autre culture na connu
dévolution comparable.
Après avoir évoqué les sociétés islamiques
qui ne connaissent pas la séparation de lEglise et de lEtat,
de même que les sociétés confucéennes, Kissinger
ajoute:
Toutes ces raisons expliquent pourquoi je nétais pas
très chaud à lidée de faire de ladoption
des principes constitutionnels, qui avaient mis des siècles à
simposer à lOuest, lobjectif premier de notre
politique étrangère et à le poursuivre sans reculer
devant les pressions manifestes, sans tenir compte du passé et
des conditions de vie dans les autres sociétés.
Enfin, il faut retenir ces remarques tout aussi essentielles:
Lidéalisme américain, qui nourrit de la même
manière, les deux camps adverses dans le débat national,
témoigne bien sûr de la force de notre pays: il exprime la
conviction que notre société sera toujours capable de transcender
lhistoire et de remodeler la réalité. Mais il convient
déviter que la révolte contre lidée même
de limites ne devienne une caractéristique américaine en
politique internationale.
La négation de toute limite conduit à lépuisement
et au désastre.
Après le Vietnam, le processus de guérison a incité
les Etats-Unis à embrasser une version missionnaire de lenthousiasme
wilsonien. Celle-ci menace, une fois encore, de nous entraîner dans
tous les bourbiers du monde au nom dune mission globale, justifiée
cette fois par notre position dunique superpuissance.
Beaucoup de nos compatriotes semblent aspirer à une politique
étrangère qui ressemblerait à une croisade permanente,
infligeant des châtiments apocalyptiques à tous les régimes
qui heurtent notre sensibilité.
Enfin, cette dernière mise en garde:
... Nous avons tendance à considérer notre puissance
comme un don divin et à nous en servir pour imposer nos choix.
Le reste du monde risque dy déceler une volonté dhégémonie
et de sy opposer. En nous appuyant exagérément sur
notre pouvoir et en insistant trop sur notre vertu, nous risquons daffaiblir
les valeurs mêmes qui président à notre politique.
***
Comme souvent les mémoires dhommes politiques, ceux de Kissinger
sont des plaidoyers pro domo. Il nempêche. Ces mémoires
de Kissinger sont une uvre de grande valeur historique et lauteur
sy élève à une vision lucide du rôle
des Etats-Unis dans le monde et des écueils qui les menacent.
Mais ni M. Bush, ni son entourage ne vont en faire leur pain quotidien.
Ils ont dautres lectures.
Quant à la vertu, dont les Américains ont tendance
à se prévaloir, on peut rassurer M. Kissinger: il ny
a plus beaucoup de gens dans le monde pour y croire. Les relents du pétrole
et linfluence du sionisme sont davantage évidents.
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