| “Déchaîné”,
c’est ainsi que la presse a qualifié le réquisitoire
que dresse l’ex-ministre d’Etat, Pierre Hélou, contre
le Premier ministre Rafic Hariri, accusé de “mener le pays
à l’abîme en un temps record”.
Je ne sais pas si onze ans représentent, au Liban, un temps record.
Ce que l’on sait, par contre, c’est que notre dégringolade
a battu tous les records. La question serait donc de savoir, non pas si
nous sommes au bord de l’abîme, mais quand nous allons y disparaître
corps et biens. Avec un peu de chance et quelques pirouettes dont cheikh
Rafic a le secret, ça ne saurait tarder.
On dit que notre Premier ministre est un virtuose de la finance et de
l’économie, témoin la fortune colossale qu’il
s’est taillée bien avant son accession au pouvoir, il est
vrai et qui, Dieu merci, n’a pas eu à souffrir de sa présence
aux affaires. Touchons du bois. Cela explique-t-il la multiplication de
la dette publique, passant de 500 millions de dollars avant Taëf,
à 35 milliards à l’heure actuelle? “En l’an
2000, explique le député d’Aley, le montant de cette
dette s’élevait à 24 milliards; il dépasse
aujourd’hui les 32 milliards et si les dettes échues sont
remboursées, la dette globale s’élèvera à
35 milliards”...
Ce qui fait en simple arithmétique, 11 milliards en deux ans et
cinq mois. A ce train-là nous atteindrons, très bientôt,
le budget réclamé par George W. Bush au Congrès pour
la seconde guerre du Golfe, ayant déjà dépassé
le coût évalué pour la reconstruction de l’Irak
et ce, sans 6ème, 7ème ou 8ème flottes, sans chars
Abrams et Bradley, sans F117, sans marine’s et sans Condoleezza
Rice.
Inutile de demander où est passée cette somme fabuleuse?
D’abord, personne en haut lieu, ne daignera perdre son temps à
nous répondre. Ensuite, au cas où l’on consentirait
à nous l’expliquer, on fera donner la garde. Autrement dit,
Fouad-le-bien-aimé (Sanioura pour l’Etat civil) qui nous
accablera de chiffres aussi incompréhensibles que manipulés,
d’où il ressortira que nous ne tarderons plus à poser
pour la photo de famille des G8.
En attendant la couronne de lauriers ou celle des martyrs, nous sommes
priés de jeter un regard émerveillé et attendri sur
le centre-ville où Solidere jongle avec les millions et où
les chevaliers à la triste figure, avant-garde des troupes de choc
de Koraytem, sèment le vent pour nous faire récolter la
tempête. Et vogue la galère! La leur. Car la nôtre
est en train de reconstituer, en modèle réduit, le dernier
quart d’heure du Titanic.
Pendant ce temps, la trentaine de charme, d’efficacité et
d’éclectisme, dont on nous a pénalisés en guise
de gouvernement, plonge dans un sommeil réparateur, laissant les
rênes du pays aux membres d’une troïka dont l’occupation
majeure est de se crêper le chignon, de se faire des crocs-en-jambe,
de caser leurs féaux en surnuméraire, afin d’ajouter
d’autres milliards aux 35 qui nous abrutissent.
Les ministres dorment toujours. Et surtout, n’allez pas faire les
mauvaises langues et évoquer les rois fainéants. D’abord,
ce ne sont pas des rois, à peine des sous-fifres. Ensuite, les
rois fainéants s’installaient dans des litières traînées
par des bœufs. Eux s’affalent dans des fauteuils que nous traînons
comme des boulets de forçats. Et c’est plutôt vache!
Et si nous nous passions de ministres? D’ailleurs, à quoi
servent-ils au juste, à part manger et dormir, remanger et redormir,
jusqu’au moment où les “décideurs”, pour
des raisons auprès desquelles les énigmes du Sphinx apparaissent
comme de simples exercices à l’usage d’enfants attardés,
décrèteront qu’une autre équipe, candidate
à cette cure de sommeil aux frais du contribuable, est fin prête
à prendre la relève. Une équipe, copie conforme de
celle qui l’a précédée, que l’on présentera
comme un gouvernement d’union nationale (tu parles!), assortie d’un
programme improvisé bien roulé dans la poudre de perlimpinpin.
Dire que nous avions attaché tant d’espoirs à l’arrivée
au Pouvoir des têtes de l’Exécutif! Hélas! la
magie a vite fait de se transformer en mirage et les espoirs en attrape-nigauds.
Tout compte fait, nos “Merlin l’Enchanteur” n’auront
réussi, au fil des jours, qu’à nous faire déchanter.
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