Les tricheurs
Par Aline LAHOUD

Si j’avais été consultée, à ma naissance, sur ce que je voulais devenir (sachant déjà ce que je sais aujourd’hui), j’aurais choisi d’être une championne de tennis, genre Serena Williams (bien que je déteste le personnage) qui tape dur, vise juste et pulvérise l’adversaire. Non que je sois candidate à la succession de Jack l’Eventreur, mais simplement pour évacuer la colère qu’accumule en chacun d’entre nous le comportement irresponsable de nos responsables.
Evidemment, personne n’a jamais pris la peine de me consulter, surtout depuis que j’ai été en âge de voter. Les noms que l’on glissait dans les urnes étaient rarement ceux qui en sortaient. Et j’avais le sentiment d’être flouée. La politique en elle-même ne m’intéressait pas. Mais je rageais à l’idée que l’on puisse disposer de l’un de mes biens, non seulement malgré moi, mais en m’éjectant hors de mes droits d’un coup de pied au c... J’ai peut-être des goûts bizarres, mais les coups de pieds, je n’aime pas ça; ni à cet endroit, ni ailleurs.
Pour être honnête (un mot tombé chez nous en désuétude), nous devons avouer que nous n’avons jamais vécu dans une république à la Platon, ni selon les principes d’égalité et de liberté que Mirabeau lançait comme un défi à la face du roi de France (Louis XVI). “Nous sommes ici par la volonté du peuple et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes”, avait-il répliqué au marquis de Dreux-Brézé, envoyé par le roi pour intimer aux députés des Tiers-Etats l’ordre de se disperser. Inutile de préciser que nos gouvernants ne sont pas ici par la volonté du peuple (qui n’y peut rien) et que les baïonnettes, ce sont eux qui les tiennent et Dieu sait s’ils en font un usage abusif!
Bref, nous n’avons jamais vécu en véritable démocratie, ni selon les principes des droits de l’homme. Surtout depuis l’infamant accord du Caire et le non moins nauséeux marché de dupes de Taëf. Mais jamais, comme aujourd’hui, le déni de justice n’a été érigé en système de gouvernement. Jamais les institutions n’ont servi aussi systématiquement de marchepieds. Jamais les lois n’ont été bafouées à ce point. Jamais la gabégie, la concussion, la malversation, la corruption, le népotisme, le pillage, la fraude, la tricherie, l’exaction n’ont atteint ces sommets vertigineux. L’effronterie va jusqu’à pratiquer un genre de droit de cuissage (au sens figuré, bien entendu) sur une population dont la majorité s’abstient de leur faire acte d’allégeance.
Quels que soient les maux dont vous souffrez, les droits que l’on vous à déniés, les biens dont on vous a dépouillés, les dommages physiques et moraux que vous auriez subis, ne recourez pas à l’arbitrage de la loi, si vous n’avez pas en haut lieu un parrain qui étende sur vous sa mafieuse protection. Ne vous avisez pas de brandir le code pénal ou civil d’une main et la Constitution de l’autre. Les lois, qu’elles soient civiles ou pénales, et la Constitution n’en mènent pas large par les temps qui courent. Vous risquez de trébucher dessus et de vous rompre le cou.
Crise économique? Ils s’en fichent. Ne vivent-ils pas, chacun dans sa basse-cour, comme des coqs en pâte? Qui parle de restrictions? Ne voit-on pas ces messieurs sillonner le monde en voyages somptuaires, exproprier, pour complaire à leurs électeurs, des terrains dont le centimètre carré se vend au carat, brader les biens publics au moins offrant, entreprendre de construire (entre autres) un palais des congrès dont nous n’avons nul besoin, gagner une large superficie sur la mer pour boucher l’horizon avec des immeubles hideux dont rougirait un HLM, rien que pour vendre chacune de leurs cages-à-poules plus cher qu’un puits de pétrole?
Sans compter les mafias des communications internationales, le Ku Klux Klan des concasseurs, la camorra des adjudications, le cartel des carburants, la razzia des “intouchables” sur le courant électrique, les crédits à fonds perdus pompés par les sangsues des conseils autonomes, le vivier où les piranhas du Pouvoir pêchent leurs contingents de protégés qu’ils font émarger au budget de l’Etat...
Ceux-là, on n’en parle pas. Ils font partie de l’ordre établi. Ce serait plutôt les retraites des veuves, le salaire - impayé - d’un journalier, les indemnités de fin de service des enseignants du privé, l’assurance hospitalisation des démunis et des chômeurs, la prise partiellement en charge des handicapés de la guerre, les 250 livres qu’on arrache à un vendeur de billets de loterie sur les 500 qu’il gagne qui mettent en danger l’équilibre budgétaire et menacent de faire sombrer Paris II, et... mais oui, n’est-ce pas à cause de ces ogres-là que nous avons accumulé 34 milliards de dollars de dettes?
“Paroles, paroles, paroles” que tout cela. J’ai perdu là, comme disait récemment Jacques Chirac, une bonne occasion de me taire. D’autant plus, que j’ai raté de surcroît la chance d’être une Serena Williams à la raquette dévastatrice.
La seule chose qui me console, c’est que, contribuable sous le règne de Sanioura, j’aurais expié sur terre tous mes péchés et pourrait, en fin de course, revendtiquer la couronne des martyrs.

Editions Speciales Numéros Précédents Contacts Recherche