La danse de Powell et de Rice
sur les fragments de la “feuille de route”
Par Melhem KARAM

Les vieux “sages” de la cause palestinienne, tels le Dr Haïdar Abdel-Chafi et Bassam el-Chakaa, ainsi que leurs homologues arabes, en plus des “sages” de la diaspora qui sont rentrés au pays, dans le cadre de l’arrangement d’Oslo, à l’instar de Moustapha Barghouti et Yasser Abed Rabbo, ces “sages” affirment que le cycle infernal ne sera brisé que par une intervention “qualitative” des Etats-Unis. Le conflit s’est orienté dès l’accession de Sharon au Pouvoir en 2001, vers la colonisation effroyable, la destruction de l’infrastructure de l’Autorité naissante, les assassinats et le morcellement des ilôts palestiniens.
La formule non adéquate consiste à déployer des forces américano-atlantiques sous le drapeau de l’ONU, pour séparer les belligérants et dessiner les lignes de l’entité palestinienne, appelée à se transformer en Etat en 2005, selon la logique de la “feuille de route”. Cette conviction n’est pas uniquement palestinienne, mais également arabe, européenne, russe et chinoise. La décision dépend d’une initiative courageuse et décisive du président Bush, soucieux d’assurer le succès de la “feuille”. Il en est capable s’il décide de soumettre Ariel Sharon, lequel est le premier à rejeter cette percée qualitative de la lutte des frontières et de l’existence. On sait que le leader likoudien est aussi le premier architecte de la colonisation dans les terres arabes et l’élève de Jabotensky, le doctrinaire œuvrant pour le Grand Israël. C’est pourquoi, le projet américain lui fait peur, parce qu’il met fin à ses rêves bibliques, tout en confirmant les frontières du futur Etat palestinien.
Il existe des précédents du déploiement des forces de désengagement et de séparation en Palestine. Il y a, d’abord, le modèle du Golan et du Sinai en 1974. Puis, le Sahara occidental entre le Maroc, d’une part, le front du Polisario et l’Algérie, d’autre part. Au Liban-Sud, le déploiement des “Casques bleus” remonte à 1978. Ils y ont vécu des étapes jusqu’au retrait définitif de l’occupant le 24 mai 2000. Ensuite, la FINUL s’est transformée en gardienne de la ligne bleue. Quant à la guerre du Kosovo, elle n’a pris fin qu’après l’envoi de forces atlantiques et internationales, pour garantir le Pouvoir autonome et freiner toute velléité d’indépendance.
C’est pourquoi, il a été dit que ce serait une erreur d’imaginer un déploiement américain en Syrie ou en Iran, alors qu’il semble intervenir en Israël, dans une sorte de renversement surprenant des équations stratégiques dans la région. C’est que le déploiement américain en Palestine, qui était une supposition avant la frappe de l’Irak, s’est transformé en une possibilité, par la suite. Ce n’est pas par hasard que le Pentagone accepte la démission du chef du Commandement central (Centcom), le général Tommy Franks et la désignation à sa place du général d’origine libanaise, John Abizeid.
Celui-ci connaît bien la langue arabe, mais aussi la culture et la pensée arabes, l’Islam et les musulmans. Il a été choisi parmi des candidats le dépassant en ancienneté, signifiant les priorités de Washington dans cette étape, dont celle de renforcer sa présence militaire dans la région s’étendant de la corne africaine à la corne afghane. L’arc arabo-musulman se trouvant au sein de cette région, groupe trois foyers sécuritaires: la Palestine, l’Irak et l’Iran. Les stratèges américains ont la conviction que l’Etat religieux a atteint l’impasse en Iran, les jeunes qui constituent la conscience de la société et de l’élite éveillée, se meuvent en vue du changement. Le régime n’est plus capable de les satisfaire et de les tranquilliser quant à leur présent et à leur avenir. Ils ont dépassé le “khatimisme” qui semble faire partie du régime, ne sortant ni de son plafond ni de ses directives. Mais cela ne peut être annulé par les gourdins des “Bassidjis” (miliciens islamistes), ces ruraux analphabètes défendant le régime. L’intégrisme religieux théocratique khomeyniste n’a pas changé depuis un quart de siècle. Il a engendré une génération hostile à ses thèses, rejetant le fanatisme et l’obscurantisme.
Quant à la cause palestinienne, avec toutes ses complications historiques, politiques et religieuses, elle affronte la “troisième vague” des tentatives d’arrangement. La première a eu lieu à la fin des années 70; elle était liée à la guerre d’octobre et a débouché sur le traité égypto-israélien, alors que son volet palestinien reste en suspens. La seconde est intervenue au début des années 90; elle était liée à la seconde guerre du Golfe et s’est concrétisée par l’instance de Madrid, l’accord d’Oslo et le traité jordano-israélien. Elle s’est heurtée, à son tour, aux problèmes de la solution finale et a ramené la situation palestinienne à ce qu’elle était avant Oslo. Pour ce qui est de l’étape actuelle attachée à la “feuille de route”, rien n’indique qu’elle dispose de données permettant la percée du cycle infernal.
Ce qui distingue les trois vagues, c’est le déséquilibre des forces au profit d’Israël. Au point qu’un diplomate arabe a résumé les signes distinctifs par cette expression: “La faiblesse de la solution réside dans la force d’Israël”. Il ajoute que le plus dangereux est le fait que l’agression réalise des victoires et récolte des récompenses, alors que l’injustice doit être condamnée et châtiée.
D’aucuns estiment que le chef de la Maison-Blanche est résolu à accomplir “l’arrangement de la route” après la “réalisation” irakienne. Il utilisera ces deux dossiers afin de convaincre l’électeur américain de sa capacité de gérer les crises. Cependant, les lobbies juifs sont prêts à agir, s’ils voient que les intérêts d’Israël et sa sécurité sont menacés. Et comme dit Thomas Friedman, il doit prendre ces données en considération. Il a devant lui trois mois, avant l’entrée sérieuse dans le “coma électoral”. Sur cette base, il précipite le pas, à travers la valse des émissaires et les initiatives, sans cacher son inquiétude face aux difficultés de son aventure irakienne, après l’émergence d’une résistance organisée décidée à avoir ses forces à l’usure. Il a devant lui deux voies sans plus: ou l’échec dans la “feuille” de la Palestine et de l’Irak s’il adopte les traitements traditionnels infructueux, ou le succès en vertu de formules nouvelles et décisives, tels le débarquement des forces en Palestine et l’internationalisation du conflit. Son envoyé, John Wolf n’a rien réalisé jusqu’ici, à l’exception de l’entraînement des forces palestiniennes de sécurité dans l’une des casernes de Jéricho. Il lui faut, toutefois, affronter les forces de “Hamas”, du “Jihad” et les ailes radicales des “Kataëb el-Aksa”, ce qui signifie limiter le conflit au volet sécuritaire, aux dépens des droits historiques non sujets à compromis.
De là, les trois prochains mois décisifs, au point de vue de l’option et de la décision américaines, bien qu’il paraisse que le fardeau de la “feuille” ait été placé entièrement sur les épaules d’Abou-Mazen, incapable de supporter la charge. Abou-Ammar demeure l’adresse véritable, alors que Sharon poursuit ses attentats ciblés et ses opérations militaires.
C’est le même piétinement à l’intérieur du cycle de la vengeance et de la contre-vengeance. Et paix à la “feuille de route”.

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