Tours d’illusionnistes
Par René AGGIOURI

Le “forum économique mondial” qui vient de se tenir à Shouneh, en Jordanie, sous l’égide des Etats-Unis, fut-il autre chose qu’une mise en scène? Une sorte de politique de théâtre, pour couvrir d’un voile de bonnes intentions et de beaux discours, la dramatique et permanente dérobade des grandes puissances devant le seul problème crucial qui empoisonne la vie publique et les relations internationales en Orient depuis plus d’un demi-siècle?
Le problème de Palestine, naturellement. Et sur lequel se greffe, désormais, le chaos organisé par l’occupation américaine de l’Irak.
Les idées dévelopées au cours de ce “forum” et les divers plans de développement économique évoqués à cette occasion répondent, certes, à des besoins réels. Ils réclament encore de plus amples discussions pour passer à la phase des réalisations. Mais l’approfondissement technique des projets ne pourra jamais conduire à quoi que ce soit de concret, tant qu’on n’aura pas réussi à surmonter l’obstacle politique que constitue la persistance du conflit de Palestine. Là se trouve la clé.
Espérer contourner cet obstacle par le biais de l’économie, c’est un très vieux rêve de la politique américaine. C’est l’erreur habituelle de ceux qu’on appelle les “experts”. Une illusion fondée sur une fausse évaluation de l’importance des facteurs moraux et psychologiques qui perpétuent les sanglants affrontements, dont la Palestine est le théâtre et qui bloquent l’évolution du monde arabe.

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Sans méconnaître les données économiques de la situation, on ne doit pas commettre l’erreur de la réduire à ces données-là.
Or, c’est bien à ce genre d’erreur que l’Administration américaine est constamment conduite par une vision purement matérialiste des ressorts humains. Ce n’est pas nouveau dans l’histoire des rapports des Etats-Unis avec le reste du monde. On a là-dessus un précédent historique célèbre, qu’en son temps un éminent historien avait dénoncé dans une magistrale démonstration. Il s’agissait, alors, de l’Europe et du Traité de Versailles qui venait tout juste d’être signé, après avoir été longtemps négocié sous la supervision d’experts américains, alors que le président Wilson, qui l’avait inspiré, devait être empêché de l’approuver par un Congrès devenu isolationniste.
Dès 1920, Jacques Bainville publiait “Les conséquences politiques de la paix”. Dans ce petit ouvrage d’une lucidité absolument prophétique, l’auteur avait prévu, point par point, l’évolution de la politique allemande et le développement de la politique d’annexions progressives des territoires de l’Europe centrale que devait pratiquer Hitler à partir de 1933 en narguant le monde... jusqu’à la guerre de 1939.
En un mot, le Traité de Versailles était jugé comme le produit parfait de l’esprit des techniciens pointilleux qui l’avaient conçu, dans une totale ignorance des réalités historiques et politiques de l’époque.
C’est apparemment le même genre de paix que les “experts” de l’Administration américaine croient pouvoir aujourd’hui imposer aux peuples du Proche-Orient, en privilégiant les promesses de développement économique pour faire oublier le déni de justice, la dépossession et l’humiliation.
Mais il est probable qu’ils seront très vite dépassés par les complications nées aussi bien de l’occupation militaire de l’Irak, que de celle des territoires palestiniens par l’armée de M. Sharon.
A ce sujet, les dépêches évoquent souvent, ces temps-ci, une opposition entre la volonté du gouvernement de Washington de réduire, progressivement, les effectifs militaires présents en Irak et l’opinion des officiers responsables sur le terrain qui plaident, au contraire, pour des effectifs plus nombreux.
Là-dessus, on a aussi un précédent au sujet précisément de l’Irak et qu’il n’est pas inutile de rappeler. Dans l’ouvrage déjà cité, Jacques Bainville fait état d’un rapport au parlement britannique présenté par le maréchal Sir Henry Wilson, en juillet 1920. Dans sa conclusion, Sir Henry tire la leçon de la campagne en Russie du Nord, en 1918, qui commence par le débarquement de 150 soldats pour atteindre, quelques mois plus tard, 18.400. Il ajoute: “La campagne de Mésopotamie (aujourd’hui, l’Irak) commence de même par l’envoi de deux brigades et finit par absorber près de 900.000 hommes”.
Plus proche de nous, on peut évoquer l’engagement américain au Vietnam qui s’était développé de la même manière.
Aujourd’hui, c’est encore l’Irak.

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Pour les va-t-en-guerre du Pentagone, ces leçons d’une autre époque n’ont probablement aucune valeur. Souvenons-nous en, tout de même, afin de ne pas nous perdre dans les illusions où l’on croit pouvoir nous enfermer.

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