| Le
“forum économique mondial” qui vient de se tenir à
Shouneh, en Jordanie, sous l’égide des Etats-Unis, fut-il
autre chose qu’une mise en scène? Une sorte de politique
de théâtre, pour couvrir d’un voile de bonnes intentions
et de beaux discours, la dramatique et permanente dérobade des
grandes puissances devant le seul problème crucial qui empoisonne
la vie publique et les relations internationales en Orient depuis plus
d’un demi-siècle?
Le problème de Palestine, naturellement. Et sur lequel se greffe,
désormais, le chaos organisé par l’occupation américaine
de l’Irak.
Les idées dévelopées au cours de ce “forum”
et les divers plans de développement économique évoqués
à cette occasion répondent, certes, à des besoins
réels. Ils réclament encore de plus amples discussions pour
passer à la phase des réalisations. Mais l’approfondissement
technique des projets ne pourra jamais conduire à quoi que ce soit
de concret, tant qu’on n’aura pas réussi à surmonter
l’obstacle politique que constitue la persistance du conflit de
Palestine. Là se trouve la clé.
Espérer contourner cet obstacle par le biais de l’économie,
c’est un très vieux rêve de la politique américaine.
C’est l’erreur habituelle de ceux qu’on appelle les
“experts”. Une illusion fondée sur une fausse évaluation
de l’importance des facteurs moraux et psychologiques qui perpétuent
les sanglants affrontements, dont la Palestine est le théâtre
et qui bloquent l’évolution du monde arabe.
***
Sans méconnaître les données économiques de
la situation, on ne doit pas commettre l’erreur de la réduire
à ces données-là.
Or, c’est bien à ce genre d’erreur que l’Administration
américaine est constamment conduite par une vision purement matérialiste
des ressorts humains. Ce n’est pas nouveau dans l’histoire
des rapports des Etats-Unis avec le reste du monde. On a là-dessus
un précédent historique célèbre, qu’en
son temps un éminent historien avait dénoncé dans
une magistrale démonstration. Il s’agissait, alors, de l’Europe
et du Traité de Versailles qui venait tout juste d’être
signé, après avoir été longtemps négocié
sous la supervision d’experts américains, alors que le président
Wilson, qui l’avait inspiré, devait être empêché
de l’approuver par un Congrès devenu isolationniste.
Dès 1920, Jacques Bainville publiait “Les conséquences
politiques de la paix”. Dans ce petit ouvrage d’une lucidité
absolument prophétique, l’auteur avait prévu, point
par point, l’évolution de la politique allemande et le développement
de la politique d’annexions progressives des territoires de l’Europe
centrale que devait pratiquer Hitler à partir de 1933 en narguant
le monde... jusqu’à la guerre de 1939.
En un mot, le Traité de Versailles était jugé comme
le produit parfait de l’esprit des techniciens pointilleux qui l’avaient
conçu, dans une totale ignorance des réalités historiques
et politiques de l’époque.
C’est apparemment le même genre de paix que les “experts”
de l’Administration américaine croient pouvoir aujourd’hui
imposer aux peuples du Proche-Orient, en privilégiant les promesses
de développement économique pour faire oublier le déni
de justice, la dépossession et l’humiliation.
Mais il est probable qu’ils seront très vite dépassés
par les complications nées aussi bien de l’occupation militaire
de l’Irak, que de celle des territoires palestiniens par l’armée
de M. Sharon.
A ce sujet, les dépêches évoquent souvent, ces temps-ci,
une opposition entre la volonté du gouvernement de Washington de
réduire, progressivement, les effectifs militaires présents
en Irak et l’opinion des officiers responsables sur le terrain qui
plaident, au contraire, pour des effectifs plus nombreux.
Là-dessus, on a aussi un précédent au sujet précisément
de l’Irak et qu’il n’est pas inutile de rappeler. Dans
l’ouvrage déjà cité, Jacques Bainville fait
état d’un rapport au parlement britannique présenté
par le maréchal Sir Henry Wilson, en juillet 1920. Dans sa conclusion,
Sir Henry tire la leçon de la campagne en Russie du Nord, en 1918,
qui commence par le débarquement de 150 soldats pour atteindre,
quelques mois plus tard, 18.400. Il ajoute: “La campagne de Mésopotamie
(aujourd’hui, l’Irak) commence de même par l’envoi
de deux brigades et finit par absorber près de 900.000 hommes”.
Plus proche de nous, on peut évoquer l’engagement américain
au Vietnam qui s’était développé de la même
manière.
Aujourd’hui, c’est encore l’Irak.
***
Pour les va-t-en-guerre du Pentagone, ces leçons d’une autre
époque n’ont probablement aucune valeur. Souvenons-nous en,
tout de même, afin de ne pas nous perdre dans les illusions où
l’on croit pouvoir nous enfermer. |