Les miracles n’ont lieu qu’une fois
Par Aline LAHOUD

Tout espoir n’est pas perdu. Il existe encore un sujet sur lequel les deux têtes de l’Exécutif semblent s’être mis d’accord, celui de jouer les varans de Komodo: l’un en surgissant à l’improviste aux endroits les plus inattendus; l’autre en lézardant au soleil de Sardaigne. Quant à nous, il est actuellement assez malaisé de prétendre que nous sommes en état d’hibernation avec 40 degrés centigrade à l’ombre. Disons, plutôt, que nous rissolons dans notre jus jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Il faut, cependant, avouer que le chef de l’Etat à un an de l’expiration de son mandat, semble avoir enfin pris le mors aux dents pour faire le ménage dans la république: à l’EDL, centre de gabegie défiant toute concurrence, où il a fait claquer le fouet; au barrage de Chabrouh, où il a fait comprendre qu’il ne tolérerait plus un arrêt des travaux et encore moins les prétextes avancés, aux ingénieurs, entrepreneurs et autres techniciens de l’interminable échangeur de Zouk Mosbeh auxquels il a secoué les puces. Ainsi, l’a-t-on entendu dire, devant les caméras de la télévision (qui se trouvaient sur place) à peu près ceci: “Je ne comprends rien à ce charabia et je m’en fiche des échéances. Cet échangeur doit être terminé avant la fin de l’année”. Et du même élan, le voilà maintenant qui s’attaque à l’assainissement de l’administration. En un mot, les douze travaux d’Hercule à travers d’innombrables écuries d’Augias.
Cette explosion d’énergie est certainement louable, mais suscite quand même, malgré de timides bouffées d’espoir, certains points d’interrogation. On se demande: pourquoi maintenant? Pourquoi si tard?
Chacun se souvient du jour où Emile Lahoud fut élu président de la République. Nous avions, alors, besoin pour redresser la barre, d’un homme fort qui puisse exercer son mandat sans se laisser marcher sur les pieds; un homme capable de réguler le jeu démocratique et de substituer l’Etat des institutions à l’Etat de la jungle, le règne de la loi à celui de la corruption. Nous avions besoin d’un maître d’œuvre et non d’un dirigeant à “zilms”, d’un lutteur, non d’un catcheur.
Emile Lahoud était cet homme fort. En fait, le plus fort que nous ayons eu. Il avait fait carrière dans l’armée qui lui est restée fidèle et dévouée. Il avait la confiance et le soutien de Damas. Et surtout, surtout, il avait la faveur d’une écrasante majorité de la population. Qui d’autre aurait pu accéder au pouvoir avec autant d’atouts?
Il avait, cependant, un handicap: l’antagonisme viscéral qui l’opposait à Rafic Hariri. Les deux hommes n’en faisaient d’ailleurs pas mystère. Mais ce ne fut pas Hariri qui forma le premier gouvernement du nouveau régime. Salim Hoss demeura deux ans au pouvoir. Qu’a-t-on fait pendant ces deux longues années?
On attendait le mot “agir”, on entendit: “Nous n’avons pas une baguette magique”... préambule à toutes les impuissances et pré-excuse à un constat d’échec. Au lieu de s’attaquer, d’entrée du jeu, à une administration corrompue, tentaculaire et paralysante, on se lança dans une chasse aux sorcières qui épingla quelques boucs émissaires, alors que les grosses pointures, véritables responsables, passaient au travers. Et l’épuration sombra dans le ridicule.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il ne s’agit pas ici d’opérer un retour vers le passé pour faire le procès du gouvernement Hoss. Il s’agit plutôt de savoir pourquoi ces deux années de grâce - puisque sans Hariri - n’ont pas servi à remettre en marche la machine de l’Etat enlisée dans des sables mouvants et pourquoi les promesses faites dans le discours d’investiture n’ont pas reçu un début de réalisation?
Peut-on dire à un Etat réduit à une paralysie totale depuis cinq ans: “Lève-toi et marche”... Et compter sur les quelques mois qui restent du mandat présidentiel pour que s’accomplisse le miracle?
Malheureusement, les miracles, dit-on, n’ont lieu qu’une fois et le nôtre - qui nargua longtemps le monde qui nous entoure - est mort au cours d’une guerre qui a failli nous rayer de la carte.
En fait, non seulement nous ne sommes plus une terre de miracles, mais nous nous sommes ingéniés depuis que Taëf nous a ramenés sous l’âge de la majorité légale, à faire nôtre cette boutade - plutôt amère - d’un auteur français anonyme:
“De par le roi, défense à Dieu de faire miracle en ce lieu”...

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