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Il est un mal chronique qui consiste à séparer dans l’œuvre des artistes le bon grain (les périodes censées participer d’une hypothétique “voie royale”) de celle de l’ivraie (les éléments qui ne se conforment pas à cette ligne).
“Femme à la sculpture grecque blanche et noire”.
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“La Nuit espagnole”.
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Cette vision policière de l’art est manifestement mal adaptée à des œuvres dont le déploiement historique dérange les classifications et défie les immatriculations. Ainsi, au nom d’une épuration esthétique et formelle le “bon Derain” se trouve confiné au fauvisme, Picasso tristement chevillé au cubisme, Malevitch emprisonné dans le suprématisme et Picabia condamné à ressasser le catéchisme subversif du dadaïsme. Il est vrai qu’avec Francis Picabia nous atteignons à n’en pas douter au comble du polymorphisme. Passant du fauvisme au cubisme, de l’abstraction à la figuration, ce peintre dandy a laissé une œuvre aussi inclassable qu’énigmatique. Rien en effet ne semble re-lier les toiles “impressionnistes” et “post-impressionnistes” qu’il a produites entre 1889 et 1909 aux aquarelles abstraites de 1913 ou aux peintures “mécanomorphes” de 1915. Comment établir une quelconque cohérence entre ces périodes et ces réalisations, mis à part la signature qui parcourt l’ensemble de ses compositions.
“Acrobate”.
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“Parade amoureuse”.
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QUI EST PICABIA?
Saura-t-on vraiment un jour qui fut Picabia, ce gosse de riches aux goûts de luxe prononcés? Que poursuivait ce fêtard nietzschéen, maître es-provocation, dadaïste de la première heure qui triompha en Amérique?
Qui fut ce Gatsby dissimulant un déprimé perpétuel qui, entre deux traitements, négligeait ses vieilles névroses au point qu’elles finissaient par exploser en des dizaines de tableaux plus fous les uns que les autres…?
Une chose est sûre: l’œuvre du peintre qui n’a rien de l’artiste maudit, résiste aux classifications, tant elle cultive contradictions et reniements.
Cet artiste s’est en fait comporté avec la peinture comme avec ses bolides qu’il affectionnait et dont il se débarrassait une fois rodés.
En cinquante ans de carrière, ce surdoué des Arts Plastiques n’aura cessé de tourner casaque, rebondissant d’un style à l’autre, de l’art le plus bourgeois à l’avant-garde la plus extrême, qui lui a valu sa reconnaissance américaine.
Ce qu’on peut reconnaître toutefois c’est une certaine constance dans l’attitude. “Quelque chose qu’il fasse, c’est toujours du Picabia”, remarquait son marchand d’art. Ce qui faisait aussi dire à Marcel Duchamp: “La carrière de Picabia est une suite kaléidoscopique d’expériences artistiques, toutes marquées d’une forte personnalité”.
UNE MANIÈRE PERSONNELLE DE DIRE OUI À LA VIE
Marqué très jeune, il fut d’abord attiré par les peintres de Barbizon; puis, par l’impressionnisme de Sisley. Mais très vite, il dirigera ses recherches vers “les formes et les couleurs délivrées de leurs attributions sensorielles”. Ces expériences le mèneront, via l’orphisme, sur les rives d’une “peinture située dans l’invention pure qui recrée le monde des formes suivant son propre désir et sa propre imagination”.
L’une de ses premières œuvres abstraites “Caoutchouc” ne l’empêchera pas de continuer à peindre à la manière des fauves et de dessiner des kyrielles d’Espagnoles et de toreros dans la plus pure tradition du chromo touristique. Toute sa vie durant il restera fidèle à ses “Espagnoles” malgré qu’il fut l’un des créateurs de la revue d’avant-garde “391”, le protagoniste radical de la scène Dada à Paris, New York et Barcelone.
Il les mêlera ostensiblement à ses dessins mécaniques et affirmera: “Il faut des œuvres pour tous les goûts. Il y a des gens qui n’aiment pas les machines, je leur fais des Espagnoles et s’ils n’aiment pas les Espagnoles je leur ferai des Françaises”.
Francis Picabia le “loustic” comme il aimait s’appeler, ne fut pas homme d’une idée. Il aimait trop la vie pour se laisser enfermer dans une croyance ou une certitude, fussent-elles d’avant-garde.
“J’ai l’ambition, disait-il, de peindre des hommes et des femmes de la façon dont mon imagination ésotérique m’y poussera, je compte faire de la peinture qui, je l’espère, ne sera jamais classée en “iste” mais sera tout simplement une peinture Francis Picabia, la plus jolie possible, une peinture imbécile, susceptible de plaire à mon concierge, aussi bien qu’à l’homme évolué”.
Jusqu’à sa mort, ce “funny guy” restera fidèle à cet état d’esprit qui renvoie plus à une manière de vivre qu’à un programme strictement artistique. Ce qui pourrait passer pour une suite de reniements et régressions n’est en fait qu’une manière de dire oui, à la vie, à ses errements et à ses contradictions.
Picabia traverse la peinture avec une gourmandise dionysiaque.
Sa vie durant, styles et genres se succèderont, se chevaucheront. Comme il lui fallait produire en grandes séries, tout fut bon pour mener à bien son travail. On serait tenté d’en rire si certaines de ses peintures ne retrouvaient pas une seconde jeunesse, en particulier celles qui inspirent aujourd’hui ce qu’on appelle la “bad painting” ayant pris leur source dans des photographies plus ou moins licencieuses des magazines. Oui, Picabia adorait également badiner avec la vulgarité.
UN RÉVOLUTIONNAIRE
Rarement créateur aura été plus opportuniste. Confronté, comme tant d’artistes du début du siècle, à la montée en puissance de la photographie, sans doute avait-il compris que les jours de la peinture étaient comptés et il restait hanté par l’idée de la disparition de la peinture que rendait inéluctable la concurrence de la photographie.
L’une de ses plus belles réalisations de cette période sera “Udnie”, tourbillon de formes censées évoquer le souvenir d’une danseuse aperçue dans un paquebot tout en étant très inspirées du découpage rythmique de la “Mariée” de Marcel Duchamp, son ami. Toujours entre rire et dépression, il s’était trouvé une “méthode” que les historiens d’art ont fini par mettre au jour. Faute de pouvoir représenter la réalité, il s’en est approprié les images, les combinant, les transformant, les recyclant, les détournant, jusqu’à la dérision ou au sarcasme. Les photographies de magazines de charme, les illustrations populaires, les planches des revues scientifiques ont constitué pour lui des modèles, au même titre que les gravures de maîtres anciens.
Cette irrévérence, qui abolissait les frontières entre culture populaire et grand art, rendait sa démarche très contemporaine.
“Le goût est aussi fatiguant que la bonne compagnie”, disait-il.
Du début jusqu’à la fin, Picabia reste résolument un révolutionnaire, tendance mondaine. Les fêtes auxquelles il participe le préoccuperont plus que les événements contemporains.
Seule la guerre mettra un terme à cette fête permanente.
Ruiné, il s’adonne de plus en plus à son art et propose une série de toiles abstraites.
Des œuvres petits-formats qui sont comme un ultime pied de nez d’un artiste qui ne se prenait finalement pas trop au sérieux. |