| Contrastant avec la nature calme et verdoyante de Rabieh, la villa où réside le général Michel Aoun depuis son retour au Liban, apparaît comme une ruche d’abeilles où tout bouge, s’agite, produit... où le miel des paroles - nullement mielleuses! - qu’il nous tardait d’entendre, coule de source. Un véritable lieu de pèlerinage où la foule se presse, où on s’attend toutes les minutes à un “miracle”. N’est-il pas celui qui nous en a promis aux pires moments et en a réalisé et des plus spectaculaires... Le dernier en date étant son retour parmi nous? Entretien à bâtons rompus avec le général Michel Aoun en présence des généraux Issam Abou-Jamra et Edgard Maalouf.
Le communiqué des prélats maronites a suscité une vague de réactions locales et américaines. De quel œil regardez-vous ceci et où se situent les points de recoupement avec ce communiqué et les points de divergence?
Il est possible qu’il y ait eu une erreur de forme. J’ai dit que la loi de 2000 marginalise les Libanais et amène au pouvoir les marginaux, au lieu des ini-tiaux, parce que la vague d’opposition chrétienne qui s’est déclenchée au départ, a fait que les chrétiens ont senti, en l’absence de toute autre opposition à cette loi, qu’ils étaient les seuls concernés. Mais en réalité, cette loi marginalise tous les Libanais. Par exemple, le “bus” du Sud, celui du Akkar... Si cette loi marginalisait seulement les chrétiens, je l’aurais dit sans honte. Mais la loi 2000 est injuste pour tout le monde. C’est pourquoi, notre proposition essentielle sur l’adoption d’une loi électorale reposant sur le scrutin uninominal à deux tours est devenue un besoin en présence de cette exaltation de “l’Ego”. On peut, aussi, l’appeler scrutin proportionnel et majoritaire. Quant à l’autre loi, qui pourrait être adoptée et comprend des listes plurinominales, elle devrait être fondée sur la proportionnelle, parce qu’elle ne marginalise personne et permet la participation de tous. Ce qui est étrange, c’est que tout le monde a commencé par refuser la loi électorale 2000 et, du jour au lendemain, nous nous sommes réveillés sur la loi de 2000 parachutée sur nos têtes. J’ai été très gêné par cette situation et j’ai été clair, parce qu’on a utilisé des manœuvres dolosives, afin de fausser le quorum et de perdre du temps pour que cette loi soit appliquée. Parmi les manœuvres dolosives, le prétexte des congés et des fêtes pour ne pas tenir de débat la concernant, alors que le monde civilisé ne tient compte d’aucun congé, quand il s’agit d’échéances nationales et d’événements de cette importance et même de moindre importance. Ce fut une manœuvre pour fausser le quorum et une trahison, notamment, dans le cadre d’accords et d’ententes qui ont eu lieu dans les rangs de l’opposition, sur base d’une loi déterminée. L’adoption de la loi 2000 signifie qu’on a déterminé le nombre des députés chrétiens, avant même le déroulement du scrutin. Ce qui rend la loi 2000 fortement critiquable.
Subsidiairement, qu’en est-il du recoupement et des divergences avec Bkerké?
Bkerké aura adopté, à ce sujet, la moitié de ma position, parce que j’ai parlé de la marginalisation de tous les Libanais et non seulement des chrétiens.
Qu’en est-il de la position américaine?
Les Américains n’ont pu saisir tous les aspects de la question. Ils ont besoin que ce point de vue leur soit expliqué clairement, parce qu’ils ont vu cela uniquement de l’angle de Bkerké qu’ils l’ont considéré sous un aspect confessionnel. S’ils avaient entendu ma déclaration à Bkerké, ils auraient compris que cette loi marginalise tout le monde et exclut le peuple dans son ensemble, toutes catégories confondues, du jeu de la représentation nationale. Il ne s’agit pas, seulement, d’un problème de loi, mais les choses se sont amplifiées, en raison des agissements de certains opposants qui ont adhéré à l’opposition, il y a quelques mois et veulent, aujourd’hui, imposer leurs conditions et leurs candidats aux opposants ini-tiaux. Ces derniers ont feint d’oublier la popularité des autres et ne doivent pas se prendre pour les fondateurs. Hélas! nous avions, je l’ai dit, un seul Rustom Ghazalé. Maintenant, nous en avons plusieurs. Nous refusons cette logique. Nous avons lutté pour la souveraineté, l’indépendance et la li-berté sans subordination à quiconque, pour être totalement libres. Nous avons inculqué à nos jeunes le désir d’œuvrer en faveur de la complémentarité et la tendance à l’échange avec autrui, radiant l’hégémonie de notre dictionnaire.
Peut-être qu’après quinze ans, la tendance hégémonique est-elle devenue une réaction naturelle chez les “élèves” de l’école syrienne parce que, bien qu’ils n’en soient même pas encore sortis, ils accusent déjà les autres d’être pro-syriens. Nous leur disons: Calmez-vous, nous sommes aujourd’hui des Libanais entre nous et nous ne traitons pas avec les autres sur base de la distribution des quotes-parts.

Le général Michel Aoun recevant Nicole El-Kareh Naïm
et nos consœurs du “Hawadeth”, “Al-Bayrak” et “Monday Morning”.
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Au cas où la loi 2000 était maintenue, boycotteriez-vous les élections? Et que voulez-vous dire par l’appel que vous avez adressé au peuple libanais, de rester prêt à affronter toute tentative de marginalisation?
Les choses sont très claires et le peuple libanais doit rester en état d’alerte, suivre nos déclarations qui constituent une conviction déterminée, car il se peut qu’il lui soit demandé une prise de position expressive. Il doit rester prêt tout au long du mandat du prochain parlement qu’il élira, parce qu’il y aura un écart entre le parlement et le peuple. Car, conformément à la loi 2000, le peuple ne sera pas effectivement représenté; c’est pourquoi, la légitimité populaire exprimera les aspirations du peuple. Nous aurons alors besoin, en tant que minorité au parlement, de l’appui et du soutien de cette légitimité populaire. Nous ne voulons pas d’effusion de sang, ni de conflits, ni d’argent. Nous demandons au peuple de rester en éveil et sur le qui-vive, parce que nous vivons une période critique et nous ne voulons pas de mouvements impulsifs, car tout ce qui arrivera, se répercutera sur nous. Nous ne devons pas oublier que le nouveau parlement ainsi élu amènera un nouveau président de la République peut-être, après trois ans, ou juste après les prochaines élections et il nous imposera une certaine gestion politique pendant six ans. Si ce parlement ne jouissait pas d’une saine représentativité, c’est tout le système qui prendrait un sacré coup puisqu’il serait fondé sur l’irrégularité.
Et le boycott?
Ce sera un “menu à la carte” en ce sens que nous aurons le choix de participer ou pas aux élections, selon les régions. Nous déterminerons celles où nous allons participer ou boycotter. Quand une loi perd sa globalité, elle perd sa force légale.
Au cas où le report des élections législatives serait proposé afin d’élaborer une nouvelle loi sur base des critères de Taëf, seriez-vous d’accord ou craindriez-vous des risques possibles?
La légitimité populaire déterminera cela et “étêtera” tout le monde. Il n’est plus question de faire avaler facilement ces manœuvres aux Libanais. Les lois justes et équitables n’ont pas besoin de jurisprudence. Est menteur quiconque prétend que l’élaboration d’une loi électorale a besoin d’une étude approfondie. Ainsi, bien des Etats disposent de systèmes fixes et clairs qu’on peut adopter sans plus tergiverser et mentir. Certains prétendent que “le général Aoun veut imposer son opinion”. Ceci n’est pas vrai. Nous voulons, seulement, parvenir à un degré d’évolution tel, qu’il en résultera un respect réciproque entre l’électeur et le candidat. C’est pourquoi, nous devons œuvrer en vue de changer le discours et l’engagement politiques, afin que l’esprit de responsabilité chez le peuple soit promu de manière à ce qu’il lui soit permis de réclamer des comptes à ses responsables et représentants. Il faut ouvrir grande la porte des candidatures pour per-mettre la participation de la jeunesse cultivée à la vie politique. Sans une loi exigeant des comptes des dirigeants et des députés sur leur gestion de la chose publique et sans éducation politique, nous n’arriverons à rien.
D’aucuns pensent que la reproduction du “système confessionnel” conduit forcément au partage du pouvoir conformément aux données démographiques.
Dans une société pluriconfessionnelle et pluriculturelle qui ne repose pas sur des bases laïques, nous devons sauvegarder les droits à la diversité et lor-gner du côté du fédéralisme. Si nous voulons unifier le pays, nous devons adopter des lois unifiées et pas-ser du comportement confessionnel à la véritable citoyenneté et de là, au régime laïc. C’est une question de choix. C’est pourquoi nous devons suivre une culture laïque et quand l’idée aura mûri chez les citoyens, le confessionnalisme tombera de lui-même. Mais si l’abolition du confessionnalisme se faisait par le haut de la pyramide ou par une décision majoritaire, alors seulement la confrontation se produira.
Maintiendrez-vous votre dernière position à l’égard de la Syrie?
La Syrie est sortie du Liban et j’appelle à d’excellentes relations avec le pays voisin après qu’il aura résolu le problème des Libanais détenus dans ses prisons. Nous devons repousser toute ingérence syrienne dans nos affaires et à partir de là, il conviendrait de dépasser la logique des accusations de “collaboration” avec la Syrie et procéder à la réintégration de tous les Libanais. Hélas! des Libanais sont entrés en conflit avec la Syrie en raison de la prorogation du mandat présidentiel et non de son occupation du Liban. Il est honteux d’utiliser le sang du président-martyr Rafic Hariri et d’exploiter son martyre. La vérité reste le seul arbitre.
Face au branle-bas actuel, comment comptez-vous combattre la corruption, les corrupteurs et les féodaux?
Nous commencerons par trouver un remède à la corruption que dénoncent à la fois, loyalistes et opposants effectifs ou opposants derniers-nés de l’opposition... et conviennent de la nécessité de la combattre. Ceci signifie que je respecte l’unanimité libanaise concernant la nécessité d’abolir ce fléau. C’est pourquoi, je concilierai le respect et l’action, en demandant un “auditing” permettant la vérification des comptes financiers de l’Etat. L’affaire sera déférée, par conséquent, devant les tribunaux qui trancheront. Et là, je veux parler d’une justice indépendante loin des ingérences politiques. Car il existe au Liban des juges intègres et il nous incombe de veiller à l’indépendance de la magistrature. Quant au féodalisme politique, il n’est pas le fort de certains “vieux” de la politique, car même certains députés élus pour la première fois, se comportent avec un esprit féodal. Je lutte contre une mentalité et non contre des personnes. Concernant “l’argent politique”, il provient de l’étranger et vise à exercer des pressions à l’avantage de fractions déterminées. Mais il est, désormais, facile de le démasquer, grâce à l’évolution de l’appareil bancaire. Généralement, les fortunes politiques proviennent de la corruption politique.
Entre la députation et la présidence de la République, que choisissez-vous?
Ni l’une ni l’autre ne sont pour moi une fin en soi; c’est le programme qui compte. Tous les six ans, on a un président et tous les quatre ans, un parlement. Ce qui compte, ce sont les réformes.
On dit que vous bénéficiez d’un appui extérieur en tant que candidat à la présidence de la République...
Ceci est le fruit de certaines imaginations fertiles ni plus ni moins et on peut l’utiliser contre moi. N’a-t-on pas dit que je retournerai sur un char américain? Ce sont autant de mensonges et de bobards!
On dit que vous attendez la proclamation de toutes les listes avant de publier les vôtres...
C’est plus ou moins vrai. J’attends de voir ce que fe-ront les autres, suite à l’effritement de l’opposition.
Est-il vrai que vous êtes plus fort à l’extérieur qu’à l’intérieur du pays?
Avez-vous vu la place des Martyrs le jour de mon retour et entendu les noms de tant d’enfants qui se sont perdus dans la foule? Ils étaient de toutes les confessions et venaient de toutes les régions du pays... Voici ma réponse à votre question.
Qu’est-ce qui, aujourd’hui, empêcherait la réédition d’un nouveau 13 octobre pareil à celui de 90?
Avec la loi 2000, peut-être que surviendrait quelque chose du genre...
La coordination entre le CPL et le “Hezbollah” se poursuivra-t-elle, après les élections et avez-vous l’intention de proposer une vision commune avec ce parti, afin de faire face ou de composer avec les clauses non encore appliquées de la 1559?
Je reste ouvert à tout dialogue avec tous les Libanais, afin d’opérer la réintégration de toute la population et de rassembler les Libanais. Nous travaillons dans ce sens et dialoguerons avec le “Hezbollah” qui représente la majorité de la communauté chiite. Nous ne complotons contre personne et voulons parvenir à une vision commune pour résoudre la question des armes de “l’intérieur”, car toute solution étrangère peut provoquer une grave confrontation avec l’extérieur. Nous Libanais, pouvons résoudre nos problèmes entre nous, mais nous devons prendre garde au facteur temps.
Rencontrerez-vous sayyed Hassan Nasrallah?
La rencontre est prévue, mais j’espère qu’on me laissera le temps de me rendre dans la banlieue-sud.
Comptez-vous rendre visite au Dr Geagea en prison?
Oui, à la première occasion.
Certains ont peur pour vous et d’autres ont peur de vous. Que dites-vous aux uns et aux autres?
Je remercie l’affection de ceux qui craignent pour ma vie, parce qu’ils m’aiment. Mais je ne comprends pas pourquoi on a peur de moi! Je souhaite seulement qu’on puisse m’en donner une raison...
Que promettez-vous à tous ceux qui vous aiment?
Je ne leur promettrai pas de services individuels, mais je les libèrerai du besoin d’en demander et assurerai tout cela comme je l’ai fait quand j’étais au pouvoir. Je les libèrerai, aussi, de la peur, afin qu’ils soient des citoyens libres et qu’ils puissent assumer comme il se doit leurs responsabilités.
Ceci exige que vous soyez à la présidence de la République...
Jamais!... Tenez-vous seulement à mes côtés et vous verrez que je peux réaliser ceci sans même être député. |