Exodus
Par Aline LAHOUD

Contrairement à Charles Aznavour qui chante: “Ils sont venus, ils sont tous là”, chez nous, ils sont tous partis, ils sont là-bas. Tout le monde s’est senti tout d’un coup frappé d’un mal mystérieux qui nécessite une chirurgie d’urgence. Laquelle chirurgie ne peut être pratiquée qu’en France. En France où Chirac vient de leur signifier que les résolutions sur le Liban, les 1559, 1595 et 1614 doivent être appliquées intégralement. Saad Hariri, Farid Makary, Marwan Hamadé, Walid Joumblatt, Ghazi Aridi, Ali Hamadé, Hani Hammoud (qui est-ce?). Un bon paquet.
Seul Gebrane Tuéni, avec sa franchise coutumière, a eu la décence de dire que son nom figure sur la liste noire des “48 cibles” promues par les assassins à la liquidation totale. Pour les grosses pointures, ça s’explique. Mais pourquoi Makary, par exemple, qui ne s’est signalé que par deux événements majeurs dans sa carrière: sa fidélité aux Hariri et son élection à la vice-présidence du parlement? Et les 40 autres “cibles” restantes, s’apprêteraient-elles aussi à boucler leurs valises? Et Sanioura ne figure-t-il pas sur la fameuse liste, ou bien a-t-il décidé que “s’il n’en reste qu’un je serais celui-là”?
La peur est une impulsion irrésistible et la prudence une notion très sage. Surtout que les événements à Beyrouth semblent se précipiter et que le couperet Mehlis commence à tomber. On apprend, en effet, que Jamil Sayyed, Ali Hajj, Raymond Azar, Moustapha Hamdane (que le président Lahoud se proposait d’emmener avec lui à New York), Nasser Kandil (tiens, tiens!) viennent de faire l’objet d’un mandat d’amener. A qui le tour dans la prochaine fournée de suspects?
Qui va prendre la fuite pour ne pas être arrêté et qui va prendre ses jambes à son cou pour ne pas être assassiné? Un ballet macabre digne d’un roman de James Hadley Chase. Un roman noir qui frise le vaudeville si ceux qui sont menacés et ceux qui menacent finissent par se rencontrer sur les Champs-Elysées. Hallucinant!
A qui le tour maintenant? Jusqu’où ou jusqu’à qui va remonter Mehlis? Haut, très haut, dit-on, tant au Liban que de l’autre côté de la frontière. Tellement haut que Walid Joumblatt s’est trouvé obligé de changer de disque avant de se réfugier à Paris. Lui qui a donné le ton en hurlant à pleins poumons: “La vérité, quel qu’en soit le prix!”, le voilà qui tourne casaque en catastrophe. Non que son girouettisme soit étonnant, mais la portée de sa récente déclaration est pour le moins surprenante.
Même en faisant l’impasse sur son délire à propos de Ahmed El-Khatib qui s’est battu pour “l’arabité de notre armée” - armée soupçonnée aujourd’hui par Joumblatt d’être passée sous “l’hégémonie des ambassades” - (n’importe quoi!) et l’élaboration d’un “livre unifié d’Histoire libanais axé sur l’histoire arabe de ce qu’on appelle l’entité libanaise” et même en sachant qu’à tout moment il peut quitter l’habit du Dr Jekyll (si jamais il le fut) pour revêtir la défroque de Mister Hyde, on est stupéfait de l’entendre dire que “la vérité” sur l’assassinat de Hariri “ne doit cependant pas nous éloigner de la ligne et de l’identité arabes”.
Cela signifie en clair que pour Joumblatt, toute vérité n’est pas bonne à dire, surtout celle qui peut frapper très haut à Damas et nous faire dévier de la ligne syrienne. Ce qui explique aussi pourquoi il s’est cramponné à Amal et au Hezbollah qui sont parmi les principaux dépositaires de cette ligne. Mais ce que l’on comprend mal, c’est pourquoi il veut à tout prix débarquer Emile Lahoud qui se trouve exactement dans la même ligne! Est-ce parce qu’il est maronite et que l’Iznogoud de Moukhtara veut être “calife à la place du calife”?
Que monsieur Joumblatt mette un terme à ses soubresauts de volaille à moitié égorgée, que Hassan Nasrallah arrête de compter sur ses doigts pour voir si les chrétiens - qui ont fait ce pays - ont le droit d’y vivre. Qu’Emile Lahoud cesse de donner des leçons de souverainisme et de morale politique, il est le dernier à avoir le droit de le faire. Le seul qui soit en droit de parler aujourd’hui, est Mehlis. Les Libanais, ceux du 14 mars, les seuls qui comptent vraiment, veulent la vérité, toute la vérité, quelles qu’en puissent être les conséquences.
Jusqu’à présent, c’est le mensonge, érigé en système politique dans l’ensemble de la région qui tient lieu de gouvernement.
Dans ce pays balloté par tous les vents, la vérité n’a jamais été que “l’accident du mensonge”. Mais il y a eu le 14 mars depuis. Et ceux du 14 mars veulent la vérité. Que les trouillards, les politicards, les fuyards, les revanchards et les bondieusards aillent se réfugier où bon leur semble. Nous, nous restons. Et puisque Hassan Nasrallah aime compter, il serait bien inspiré de commencer le compte à rebours.

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