| Est-ce qu’on ne pourrait pas envisager qu’exceptionnellement, les hommes qui font métier de politique observent une période de silence? Disons d’une semaine. Ou même de 24 heures seulement.
Une sorte de trêve de la parole.
Mais alors, diriez-vous, que feraient-ils pendant cette pause? Et nous, journalistes, à quoi serions-nous réduits avec cette cure de silence?
Ce n’est évidemment qu’un rêve.
Mais un rêve émane, généralement, d’une réalité et, en l’occurrence, ce qui nous conduit à rêver d’une trêve de la parole; c’est bien cette image que donne, de plus en plus, la classe politique d’être totalement prisonnière de ce type de pouvoir si bien nommé: logomachie.
On dit d’habitude que la parole libère. Ces temps-ci, on est devenu plutôt prisonnier de la parole.
Le pays veut des actes. Des actes de gouvernement. On le gave de discours, de débats télévisés. On le mobilise sans répit en meetings populaires pour applaudir et acclamer des orateurs. On le couvre de drapeaux et de fanions. C’est la fête permanente sur fond de misère, de crise économique, de peur et d’anxiété.
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La parole a son rôle. Mais si pour le journaliste, la parole est un outil de travail, pour l’homme politique, pour l’homme de gouvernement, ce ne devrait être qu’un adjuvant. Or, au Liban, comme dans tout le monde arabophone, le débat se substitue à l’action. Le verbe est roi.
C’est une sorte d’impuissance dont la généralisation et la persistance, expliqueraient peut-être, sans évidemment la justifier, l’apparition et le développement de cette action souterraine qu’on appelle terrorisme.
Pendant longtemps, la représentation politique, ici comme ailleurs, avait été monopolisée par deux catégories dominantes de la société: les propriétaires terriens et les avocats. Les premiers n’avaient pas besoin de beaucoup parler; il leur suffisait de peser du poids de leurs positions héréditaires; les seconds, en revanche, ne pouvaient fonder leur influence que sur leur talent oratoire.
Les choses ont changé. Il y a, aujourd’hui, dans les parlements, moins de représentants du Barreau et beaucoup plus du monde des affaires, des professions techniques (ingénieurs, entrepreneurs, médecins, etc...). Quant aux féodaux de jadis, leurs rejetons font des efforts pour se mettre au goût du temps et ils ont donc appris à ... discourir. Comme tout le monde.
L’art de la parole demeure souverain. Pour les uns, c’est toujours une déformation professionnelle; pour d’autres, c’est une échappatoire facile et un phénomène de mimétisme.
Notons bien qu’en dehors de l’enceinte parlementaire où le discours est une sorte d’obligation ou de nécessité, l’homme politique est, continuellement, sollicité de parler. Les représentants de la presse sont partout présents pour le harceler. Et l’habitude est, désormais, bien établie d’installer une tribune, à l’entrée de la plupart des admi-nistrations publiques.
Sur ce pupitre, micros de télévision et, autour, les représentants de la presse écrite agglutinés. C’est une image, désormais, classique. On se demande si cette nouvelle coutume ne nous est pas venue, parmi tant d’autres, de cette Amérique qui a l’esprit bien pratique.
C’est, en effet, pratique et efficace. Seulement, voilà! Le personnage public, ministre, député ou diplomate étranger n’a pas toujours quelque chose de bien précis à dire. Mais les représentants de la presse sont là et réclament leur ration de subsistance. Il faut donc qu’il parle. Selon qu’il est vaniteux ou modeste, (mais c’est rare dans la classe politique), il s’en réjouira pour tenir longtemps le micro ou il abrégera sa prestation en se dérobant aux questions indiscrètes. Ainsi en est-il, généralement, des membres du corps diplomatique. Mais il y a des exceptions. Des diplomates particulièrement diserts, il en est de notoires. C’est, sans doute, le sentiment de représenter une puissance qui fait la différence.
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Ce disant, limitons notre propos à notre bon Sanioura qu’on voit tous les jours harcelé par la presse et qui réussit encore à aligner des phrases avec une admirable conviction.
Que peut-il bien faire d’autre en cette République frappée d’une étrange paralysie qui n’épargne que la langue?
Depuis plusieurs semaines, par exemple, on tourne en rond autour d’un projet de nominations de hauts fonctionnaires. Tout le monde plaide la compétence, la probité et la non-affiliation à un clan ou à un parti. En somme, on cherche l’oiseau rare.
La question la plus difficile et qui est probablement sans réponse valable, c’est un consensus sur le choix de candidats libres de toute affiliation à un clan ou à un parti. Dans un petit pays comme le Liban où tout le monde connaît tout le monde, où les liens de famille, de clan, sont multiples, infinis et compliqués, découvrir un haut fonctionnaire à la fois compétent et indépendant de tous ces liens est une véritable gageure.
Et d’abord, peut-on perdre de vue que si ce personnage mythique a déjà grimpé les échelons pour être considéré comme un candidat valable à la plus haute fonction, il faut bien qu’au départ il ait déjà bénéficié de divers appuis de famille, de clan ou de parti. Est-ce que la seule compétence, le seul mérite, ont jamais été le seul critère de l’avancement dans l’administration libanaise?
On souhaiterait, évidemment, en être assuré, ne serait-ce qu’une seule fois. Il n’est pas interdit de rêver. |