Libanaises: Entre aspirations et réalité

Depuis peu, donner à la femme les moyens pour acquérir son indépendance économique et exercer ses droits politiques, semble être un sujet récurrent dans tous les discours politiques, au plan tant international que local. Longtemps brimée, la femme dont le potentiel et la capacité intellectuelle ont été injustement et jusqu’à un passé non lointain, ignorés, non reconnus voire dénigrés, s’affirme de jour en jour. La femme libanaise, elle, n’échappe pas à la règle. Subissant le poids pesant d’une société patriarcale, elle lutte pour sortir du carcan dans lequel elle a été retenue durant des années. Ce combat, elle le mène sur plusieurs fronts et révèle toute son ampleur et sa complexité au niveau des textes et des lois. Associations et organismes concernés s’évertuent à réviser et moderniser non sans difficultés les textes. Le point avec Dr Leila Azouri, membre du comité exécutif du Comité national de la femme libanaise, présidente du Comité juridique de la Convention de Copenhague (CEDAW).

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Selon le Dr Azouri, le Liban a entamé une véritable réforme pour éliminer tous les textes et pratiques discriminatoires. Et ce, depuis 1996, date de sa ratification de la Convention internationale de Copenhague abolissant toutes les formes de discrimination à l’égard de la femme.
Toutefois, un saut qualitatif a été enregistré en 2004-2005, puisque de timide, l’intérêt porté à la cause feminine, s’est transformé en une réelle conviction politique, une nécessité d’inclure la femme dans la prise de décision. Cette prise de conscience s’est traduite, d’abord, dans la déclaration ministérielle du Cabinet Sanioura qui s’est engagé à donner à la Libanaise les moyens de participer à la construction économique du pays en lui accordant de meilleures chances pour accéder aux institutions publiques.
La femme étant un partenaire primordial et actif dans la vie publique, il s’est, également, engagé à accorder une plus grande attention aux causes féminines et ce, en améliorant le contexte juridique pour favoriser et consolider son insertion dans les différents domaines. Dans sa déclaration, le gouvernement Sanioura a, entre autres, promis d’appliquer et de respecter tous les engagements pris lors de la Convention internationale de Beijing, en 1995.
Par ailleurs, l’adoption potentielle d’un quota de 20% sur les listes de candidatures lors des élections législatives comme prévu par le nouveau code électoral proposé, la mise en place d’une Commission parlementaire pour la femme et l’enfant, l’allocation d’un budget précis et périodique au Comité national de la femme libanaise, constituent autant de facteurs positifs.
Quoique timide, cette ouverture s’est traduite par l’adoption d’une série de mesures gouvernementales et administratives temporaires. Ainsi, pour ce qui est des difficultés reliées à la nationalité et conformément au décret numéro 10955 promulgué le 17/9/2003, permettant au directeur général de la Sûreté générale d’octroyer des cartes de résidence à certaines categories, dont les enfants nés d’une mère libanaise, la direction de la Sûreté générale a décidé d’accorder des cartes de résidence gratuites d’une durée de trois ans renouvelables, aux enfants nés d’une mère libanaise et ce, quelle que soit la nationalité du père. Bien plus, elle exige, désormais, que la mère appose sa signature, en plus de celle du père, pour délivrer un passeport aux enfants.
D’autre part, des mesures reliées à la santé maternelle - jugée désormais prioritaire - à l’éducation obligatoire, à la participation active de la femme dans le processus de développement socio-économique et l’abolition de tous les obstacles devront, en principe, améliorer, progressivement, la condition de la femme libanaise.
Dressant un bilan de l’action menée par le Comité national pour les affaires de la femme libanaise, le Dr Leila Azouri précise que ce dernier opère à deux niveaux. Composé de 24 dames désignées par décret pour trois ans, le comité a pour mission essentielle de réviser les textes et de les harmoniser avec la CEDAW. Il se doit, également, de présenter des rapports périodiques qu’il soumet au comité de la Convention pour l’informer des avancées réalisées et des failles encore à combler, sachant que le Comité a jusqu’à présent réussi à remettre trois rapports (1998-2004-2006). Le comité effectue également un travail sur le terrain en menant d’abord des campagnes de sensibilisation et en fournissant au besoin l’aide aux femmes.

photo Dr Leila Azouri.

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Le Code pénal, véritable pierre d’achoppement
Commentant les percées enregistrées, le Dr Azouri avance que “en deux ans, pas mal de textes et dispositions juridiques ont été revus et corrigés. Mais en 2006, le travail du comité a connu un ralentissement vu les circonstances que traverse le pays”, ajoutant à cet égard “qu’il reste encore beaucoup à faire au niveau du code pénal, notamment, en ce qui concerne les crimes d’honneur et l’adultère.” Et de rappeler que “le code sur le statut personnel qui a suscité l’étonnement du comité de la CEDAW, montre à lui seul l’ampleur et la complexité de la tâche à aborder. Cela sans oublier la loi sur la nationalité”. Rappelons sur ce point que le Liban, lors de la ratification de la Convention, a émis ses réserves sur les articles 9 et 16 se rapportant respectivement à la nationalité et au statut personnel.

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Femmes actives mais…
Très souvent prisonnières d’un certain rôle social prédestiné et butant contre la nature patriarcale de la société qui ne leur permet pas d’aller bien loin au niveau de la participation à la vie active, les femmes libanaises ont tôt fait de comprendre que toute émancipation passe, forcément, par l’indépendance économique.
Poussant loin leurs études, elles ont réussi à intégrer le marché du travail, quoique les obstacles qui entravent leur insertion ne soient pas des moindres, en raison des mentalités rétrogrades et des stéréotypes dominants. Selon les chiffres officiels, 25% des femmes en âge de travailler sont, effectivement, intégrées au marché du travail au Liban (contre 55% pour les hommes), alors que 5% des entrepreneurs seulement sont des femmes. En outre, l’étude nationale conduite par l’Office de Recensement central sur l’évolution de la situation socio-économique en 2004-2005, montre que 23,2% des employés résidents sont des femmes, les femmes qui ont pris l’initiative de monter leurs propres affaires, représentant seulement 11,2% de la main-d’œuvre feminine, contre 75,5% de salariés.
Le secteur des services attire l’ensemble de cette main-d’œuvre qui se concentre, essentiellement, dans les secteurs bancaire, éducatif, sanitaire et touristique. Toutefois, malgré les avancées enregistrées à ce stade, la femme active continue à subir des discriminations en milieu de travail. Par exemple, bien que le Code de l’emploi ne distingue pas entre les deux sexes, au niveau tant du droit au travail, que des conditions de recrutement ou des salaires, la réticence d’accorder un poste administratif avancé à une femme est toujours omniprésente. Cela sans oublier qu’elle est souvent moins payée que son collègue mâle, comme l’indiquent les bilans de l’an 2000, suivant lesquels les rémunérations encaissées par les femmes dans les secteurs non-gouvernementaux sont inférieures d’environ 14 à 20%, à celles touchées par les hommes effectuant des tâches qui ne requièrent pas des compétences scientifiques avancées. Autre forme de discrimination celle qui considère la femme active et mariée comme étant célibataire, donc obligée de payer l’impôt sur le revenu, alors que l’homme marié et père de famille bénéficie d’escompte sur cet impôt.
Cette situation perdure bien que, dès 2000 et dans le cadre de l’application de la Convention de Copenhague (CEDAW) et des efforts menés par les différentes associations pour abolir toute forme de discrimination contre la femme, plusieurs lois ont été amendées de sorte à égaliser les deux sexes, particulièrement au niveau du Code de l’emploi et celui de la Sécurité sociale. Ainsi, depuis 2000, l’article 26 du Code de l’emploi, qui interdisait le recrutement des femmes pour travailler la nuit dans toute sorte d’industrie mécanique ou manuelle, a été aboli et remplacé par un nouveau texte qui interdit toute forme de discrimination sur base du sexe, quant au genre de la tâche, du salaire, du recrutement, de la promotion et de la formation, en harmonie avec la CEDAW et les différentes conventions internationales et arabes liées à l’emploi et ratifiées par le Liban.
En cette même année et conformément à la loi numéro 207, l’art. 27 du Code de l’emploi a été, également, amendé de sorte à augmenter le congé de maternité de 40 jours à 7 semaines entièrement payées. Cependant, malgré ce léger progrès, le congé de maternité au Liban demeure inférieur aux conditions stipulées par la Convention internationale de Travail (103) non ratifiée par le Liban qui accorde au moins 12 semaines de congé, dont 6 après l’accouchement. D’autre part, l’employeur ne peut désormais menacer son employée de licenciement pendant toute la période allant de sa grossesse et ce, jusqu’à son retour du congé de maternité.
Par ailleurs, les amendements apportés aux articles 16 et 14 du Code de la Sécurité sociale permettent, désormais, à la femme active mariée ou célibataire de profiter de ses pleins droits en matière de couverture. En 2001, l’article 26 du décret 47 promulgué le 29/6/1983 et régissant la retraite, les indemnités, les aides et le licenciement des employés du secteur public, a été amendé de manière à égaliser entre homme et femme.
Côté chômage, les femmes représentent 28,3% du total des chômeurs au Liban. Le taux relativement bas est dû, en grande partie, à la difficulté que trouve la femme à concilier entre ses obligations domestiques et familiales, son rôle de femme active et productive. Fait qui la pousse, dans la plupart des cas, à négliger une carrière pour se consacrer entièrement à son foyer.

Médias et femmes
Le rapport 2006 sur l’évolution de l’abolition de la discrimination à l’égard de la femme libanaise, indique l’absence du changement dans les pratiques électorales chez les femmes, les statistiques montrant une absence de discrimination sur base du sexe, puisque les taux de l’électorat féminin avoisinent celui des hommes, la différence étant de 0.05%.
Toujours selon la même source, le nombre des candidates aux élections 2005 a accusé une régression en comparaison avec les élections en 2000, chutant de 18 à 14 candidates. Le taux des candidates femmes ne dépassant pas les 3% du total des candidats. Une régression due à l’incapacité des femmes de mener campagne seules faute de moyens, sauf si elles rejoignent la liste d’un leader.
Figure dominante du petit écran et du monde de la communication, la femme candidate a souffert de l’inégalité des chances en ce qui concerne la couverture médiatique. Ainsi, les études menées dans ce cadre ont montré que l’importance accordée par les médias aux candidates était nettement inférieure à celle dont bénéficiaient les hommes. Un monitoring des journaux télévisés de 7 chaînes entre le 15 mai et le 20 juin 2005, montre que le taux d’apparition sur la NBN est de 9%, sur FTV, ANB et al-Manar 7%, NTV 5% alors que le taux sur la LBCI et TL ne dépasse pas les 2%. Pour ce qui est de la presse écrite, la couverture des candidates était de 7% à al-Moustaqbal et de 5% pour al-Balad, ad-Diyar, an-Nahar et as-Safir.

Travail de longue haleine
“Pourtant comparée à d’autres conditions particulièrement arabes, la condition de la femme libanaise n’est pas aussi désastreuse qu’elle le semble”, remarque le Dr Leila Azouri. “Cela ne veut pas dire en aucun cas que la situation est tolérable. Loin de là! Pour nous, l’essentiel est de ne pas s’arrêter, d’avancer petit à petit, fermement. Car tant que le code pénal n’est pas modifié, que la loi sur la nationalité et le statut personnel ne sont pas revus, la discrimination ne sera pas abolie.”
Et de remarquer: “Même si des mesures ont été prises pour éliminer certaines injustices, au niveau des textes, la discrimination demeure flagrante.”Ainsi sur le plan de la nationalité, la Libanaise mariée à un étranger est toujours incapable d’octroyer sa nationalité à ses enfants, alors qu’une étrangère mariée à un Libanais obtient elle et ses enfants la nationalité. Côté statut personnel, la discrimination honteuse et humiliante, revêt plusieurs aspects aussi variés que le sont les textes complexes des différentes communautés. Rien que pour citer quelques exemples: au niveau de la garde de l’enfant: en cas de décès du père, le droit de garde de la mère ne dépasse pas les 2 ans chez les communautés catholiques. Elle vient en 7ème position chez les syriaques-orthodoxes tant qu’elle ne s’est pas mariée pour la deuxième fois! Le tuteur désigné par le géniteur, le grand-père, le frère, l’oncle et le cousin bénéficiant de ce droit avant elle.
Autre forme d’injustice: les confessions musulmanes, sunnites et chiites, autorisent le mariage de la fille et ce, dès l’âge de 9 ans (contre 15 pour les garçons). Si les druzes limitent cet âge à 15 ans, en revanche, ils ne reconnaissent pas la femme comme témoin lors d’une cérémonie de mariage, sa signature étant invalide.
“La tâche est pénible et difficile mais cela ne veut pas dire qu’on démissionne ou qu’on lâche. La Libanaise a surtout besoin de paix, de climat stable et sécurisant. Si on a cette paix, on peut faire des réalisations énormes”, affirme le Dr Leila Azouri ajoutant que “la société civile bouge au Liban. Elle a réagi favorablement à la campagne lancée en 2005 concernant la loi sur la nationalité. Ce qui prouve que la femme a commencé à faire ressentir sa présence. D’autre part et bien que les avis sur l’adoption du quota dans le code électoral soient partagés, il n’empêche qu’au cas où le projet de loi est retenu, cela constitue un pas en avant.”

À savoir…

  • Selon les chiffres officiels, le secteur scolaire privé concentre 63.20% des écoliers libanais dans tous les cycles, alors que le secteur public regroupe 36.82%. Un examen rapproché de la répartition des écolières entre les deux secteurs, montre que 53% vont dans le public contre 48% dans le privé. Ce qui indique une nette tendance des parents de dépenser sur l’éducation de leurs enfants garçons beaucoup plus que sur leurs filles.
  • Le secteur de l’enseignement concentre également un taux assez élevé de femmes enseignantes soit 70.2% du total du corps enseignant libanais contre 29.8% d’hommes. Le secteur public regroupe 65.8% contre 85.5% dans le secteur privé gratuit et 72.5% dans le secteur privé payant.
  • En 2004-2005, le nombre des universitaires ralliant les universités et institutions d’enseignement supérieur était de 141.479 étudiants, dont 53.8% de femmes.
MICHELINE ABI-KHALIL
Article paru dans "La Revue du Liban" N° 4096 Du 10 Au 17 Mars 2007
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