Histoire d’un parcours
Entretien avec l’attaché culturel auprès
de la délégation libanaise à l’Unesco: Bahjat Rizk

Attaché culturel auprès de la délégation du Liban à l’Unesco, Bahjat Rizk est l’auteur de plusieurs ouvrages en français: L’Identité en fuite (1981), Passions (1990), Mères intérieures (1991), L’identité pluriculturelle libanaise (2001) et il vient de publier, en arabe, Le plura-lisme libanais dans l’identité et le système politique. Tout en poursuivant une réflexion fondamentale sur la notion d’identité, il se consacre à l’action culturelle en faveur du Liban.

Vous êtes, depuis plusieurs années, attaché culturel auprès de la délégation libanaise à l’Unesco et l’auteur de plusieurs ouvrages; quel a été votre parcours auparavant?
J’ai passé seize ans uniquement à faire de la recherche et à me livrer à un travail de synthèse. Tout mon parcours a été académique et universitaire. J’ai fait des études de droit, de sciences politiques, de philosophie et de littérature. Je me suis ensuite spécialisé en droit islamique et en droit international public à l’Université de Londres et j’ai étudié la littérature comparée à la Sorbonne.
De retour au Liban vers les années 80, j’ai fait mon stage d’avocat et je suis passé à la Cour d’appel; puis, je me suis consacré à l’enseignement. J’étais professeur à l’USJ où j’ai enseigné la pensée politique islamique, les institutions islamiques politiques, l’histoire du monde contemporain et le droit international.
Pourquoi avez-vous quitté le Liban?
Vers les années 90, mon père, Edmond, était membre du premier gouvernement après Taëf, présidé par Salim Hoss. Nous avons été soumis à des pressions politiques. On a dynamité nos maisons et voitures. Toute la famille a dû quitter le pays à cause des menaces psychologiques et physiques. J’ai eu l’occasion d’avoir un poste à la délégation du Liban à l’Unesco. Je pensais à l’époque que je resterais un an en France et que je retournerais au Liban, pour reprendre mon métier d’avocat et, surtout, reprendre l’enseignement universitaire qui me comblait. J’avais mon chemin tout tracé, mais la vie en a décidé autrement.

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M. Bahjat Rizk signant son ouvrage en présence du président Amine Gemayel et de son père Edmond Rizk.

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M. Bahjat Rizk entouré de dr. à g. de M. Serge Akl, feu l’ambassadeur Elysé Alam et son épouse.

L’Unesco et la préservation des diversités culturelles
Que vous a apporté votre travail à l’Unesco?
A l’Unesco, j’ai acquis une expérience très enrichissante. Outre le travail classique d’un attaché culturel, j’ai représenté le Liban à Carthagène en Colombie pour le patrimoine mondial. J’ai été au Niger pour la francophonie, j’ai participé à de nombreux colloques et j’ai travaillé sur plusieurs dossiers liés au dialogue des cultures et à la diversité culturelle.
L’Unesco est au centre des grandes questions qui concernent l’avenir de notre planète, en particulier pour ce qui concerne la préservation de la diversité culturelle, qui n’est rien d’autre que la richesse culturelle du monde. L’Unesco est, également, le lieu privilégié où la communauté internationale s’emploie à construire la paix dans l’esprit des hommes à travers l’éducation, la science, la culture et la communication. Dans cet esprit, nous travaillons à mettre en exergue tout ce qui permet de favoriser le respect de la différence et le dialogue. C’est, bien entendu, une formidable aventure.

Mettre en valeur notre patrimoine culturel
Mais vous ne perdez pas de vue le Liban et la promotion de sa culture à laquelle vous consacrez beaucoup d’efforts…
Le Liban est dépositaire d’un riche fonds culturel qui n’est pas assez mis en valeur, notamment en raison du manque de moyens. Nous avons un patrimoine culturel considérable, de grands poètes, des romanciers, des peintres, des musiciens, des cinéastes, d’innombrables artistes de talent qui ne sont pas assez honorés. Il faut mettre en valeur ce patrimoine. Ce qui m’intéresse, c’est de promouvoir l’image de marque du Liban à travers des acti-vités culturelles, par exemple un récital de sœur Marie Kayrouz ou la diffusion du film Bosta. Ces événements culturels montrent l’image du Liban dans ses aspects positifs, mais ils visent, aussi, à produire une réflexion sur nous-mêmes et sur notre identité.
L’identité est le sujet qui vous préoccupe le plus. Quand avez-vous entrepris de consacrer votre réflexion à l’identité culturelle?
J’ai toujours eu la préoccupation de l’identité. Ce souci a pu constituer jusqu’à maintenant le fil conducteur de ma vie. En l’an 2000, le Liban avait été choisi pour organiser le IXème Sommet de la francophonie, prévu en 2001 et finalement reporté en 2002. J’ai pensé qu’il fallait proposer une réflexion sur le thème même du sommet, c’est-à-dire le dialogue des cultures. J’étais convaincu que tous les Libanais allaient se pencher sur ce thème et créer une véritable dynamique de pensée. J’ai conçu et proposé au ministère de la Culture un projet pour présenter une image du Liban dans laquelle tous les Libanais pourraient se reconnaître et se retrouver.
L’idée était de produire un compact-disc regroupant des extraits de musiques sacrées de toutes les communautés libanaises et d’élaborer un agenda de toutes les parties géographiques libanaises représentées à travers les artistes, de telle manière à reconstituer l’espace éclaté. Mais au Liban, on néglige le culturel identitaire. Même quand il s’agit de préparer un sommet sur le dialogue des cultures. J’avais publié, en 1981, L’Identité en fuite un essai qui était une première réflexion sur l’éclatement du spatio-culturel libanais. J’ai voulu poursuivre la réflexion avec mon livre L’identité pluriculturelle libanaise et, aujourd’hui avec Le pluralisme libanais dans l’identité et le système politique.

Pour une réforme de l’éducation
Avez-vous réussi à instituer un débat autour de ce thème?
La publication, en français; puis, en arabe de L’identité pluriculturelle libanaise, n’a été suivie d’aucun débat. Pourtant, je tentais de poser des questions de fond: il n’y a aucune mesure concrète pour répercuter le thème du dialogue des cultures dans le système scolaire. Chaque communauté, chaque classe sociale au Liban continue à vivre “son Liban”; il n’y a aucune traduction pratique des grands slogans (trait d’union entre les cultures, “pays-message”).
Nous appliquons un système politique confessionnel, mais ne reconnaissons pas le pluralisme culturel religieux au Liban. Plus de trente années de guerre n’ont pas servi à prendre conscience de nous-mêmes.
Avec Le pluralisme libanais dans l’identité et le système politique, j’ai décortiqué le sujet, chaque fois qu’un politicien ou une autorité religieuse abordait le thème du dialogue des cultures ou de l’identité. Je souligne que le problème essentiel n’est presque jamais traité: il s’agit de la réforme éducative. Un travail en profondeur serait à faire, notamment au niveau de l’éducation où la spécificité interreligieuse du Liban est occultée. Aussi, aucun livre ne reflète l’histoire des communautés libanaises dans leur dimension culturelle et historique.
Pourtant, il faudrait un jour commencer par balayer devant notre porte. Cela prendra peut-être dix ans pour rénover les programmes scolaires, unifier le livre d’Histoire, créer des produits pluriculturels, essayer d’enraciner notre identité en profondeur, recréer un véritable dialogue. Cela est une nécessité, car on aura beau multiplier les événements politiques, cela ne suffira pas et la question identitaire se posera toujours à nous de manière aussi cruciale.
Comment expliquez-vous cette situation?
Par conservatisme, par routine, par frilosité, on s’est enfermé dans le cloisonnement et l’ignorance faussement courtoise. On se contente de clichés. Le problème est que nous restons toujours dans l’émotionnel et les slogans tels que “l’exception libanaise” ou le “modèle libanais”, le trait d’union entre les cultures, etc. Mais nous ne donnons pas de consistance à ces slogans et cela réduit le rôle du Liban.

Nous connaître nous-mêmes
Précisément, quel pourrait être ce rôle?
Avec la mondialisation et le développement des moyens de communication, la préoccupation identitaire est devenue planétaire. En même temps, nous voyons bien qu’il existe une menace d’incompréhension entre les civilisations, certains parlant de “choc”. Le monde a besoin de passeurs entre les cultures, les civilisations et les religions. Le Liban répond à une véritable vocation de pluralisme culturel et religieux. Il pourrait avoir pour mission de prouver à l’univers, par un exemple concret, la possibilité d’une collaboration harmonieuse entre musulmans et chrétiens et même entre les diverses branches de l’islam et du christianisme. Mais pour jouer ce rôle, il faudrait mieux nous connaître nous-mêmes, mieux définir un modèle de vie harmonieux entre diverses communautées faisant toute partie d’un même pays qui, finalement, est notre bien commun. C’est pourquoi, il est temps de définir l’identité libanaise et de passer de la diversité ignorance ou repli sectaire à la diversité enrichissement mutuel.

Mon discours dérange
Votre père Edmond Rizk est un homme politique respecté; est-ce que vous êtes tenté par la politique pour faire avancer vos idées? Ne fallait-il pas rester au Liban pour faire entendre votre voix?
Au Liban, j’aurais été récupéré par le système politique. On identifie mon nom à une classe politique et il m’était plus facile de m’exprimer à l’étranger. Compte tenu de la société patriarcale, je voulais définir un espace différent de celui de mon père, lequel respecte ma réflexion et il a traduit en arabe mon essai sur L’identité pluriculturelle libanaise.
Je voulais me trouver dans un espace de pensée indépendant; c’est mon engagement et j’évite de m’insérer dans un système politique. Je n’ai pas d’ambitions politiques et ne suis pas sûr que, dans le contexte actuel, cela soit le meilleur moyen pour faire avancer les choses, car le système reste bloqué et verrouillé par les réflexes communautaires. D’ailleurs, je suis bien conscient que mon discours dérange. Une réflexion sur l’identité dans le cadre politique est très difficile, car elle peut entraîner des remises en question de notre système politique.
Au Liban, tout le monde s’occupe de politique et d’économie et on évite, soigneusement, les questions culturelles et identitaires. On fuit les questions fondamentales: Comment cesser d’osciller entre une logique d’Etat-nation et une logique de communauté? Comment sortir de la confusion émotionnelle, des malentendus et de l’instinct sectaire? Comment définir une identité libanaise? Ma modeste contribution consiste à avancer des propositions et à susciter un débat d’idées dont nous ne pouvons faire l’économie.

Entretien avec ZEINA el-TIBI
(Paris)
Article paru dans "La Revue du Liban" N° 4104 Du 5 Au 12 Mai 2007
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