Assassinat à Damas de Imad Moghnieh
Le Hezbollah et l’Iran accusent Israël
Par Nelly HÉLOU

L’activiste chiite Imad Moghnieh, un des hauts cadres du Hezbollah, a été tué mardi soir 12 février à Damas, dans l’explosion de sa voiture. Cet assassinat a soulevé une multitude de questions et suscité de nombreuses réactions. Tout d’abord, comment un tel attentat a-t-il pu se produire dans un pays où les services de sécurité sont omniprésents sur chaque pouce du territoire? Que penser, aussi, du timing de cet attentat qui s’est produit la veille de l’arrivée dans la capitale syrienne du ministre iranien des Affaires étrangères, alors que Damas prépare le sommet arabe du mois de mars? Par rapport au Liban, cet attentat s’est produit alors que les forces de la majorité se mobilisaient pour commémorer le troisième anniversaire de l’assassinat de Rafic Hariri et ses compagnons et tous ceux qui ont été lâchement assassinés depuis le 14 février 2005, appartenant tous à la révolution du Cèdre. Quelle sera, par ailleurs, la réaction du Hezbollah qui a sur-le-champ accusé Israël de cet attentat?

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Imad Moghnieh, un haut cadre du Hezbollah.

Hier jeudi 14 février à Beyrouth, deux images se sont juxtaposées: la manifestation monstre du 14 mars, place des martyrs au cœur de la capitale et les funérailles de Moghnieh dans la banlieue-sud de Beyrouth. A chacun ses martyrs. N’est-il pas temps pour les Libanais de tous bords et tendances de comprendre que seul le dialogue entre les différents protagonistes peut mette fin à ce langage de la mort et ramener le Liban vers les havres de la paix, de la stabilité et de la sécurité?

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Des officiers de sécurité et de secours syriens inspectant le lieu de l’attentat à Damas.

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MM. Mohamed Fneich, Ali Ammar, cheikh Naïm Qassem, Fayez Moghnieh (père du martyr) et sayyed Hachem Safieddine, recevant les condoléances.

ISRAËL pointé du doigt
Mardi soir, un attentat à la voiture piégée a lieu au quartier résidentiel de Kafar Soussé hyper-sécurisé, à Damas, près d’une école iranienne et abritant le QG des services secrets syriens. Les premières informations données à partir des bords du Barada sont brèves et laconiques, la Syrie étant connue pour être avare d’informations en de tels cas. Il faudra attendre la matinée du mercredi 13 pour apprendre par la voix du parti de Dieu que Imad Moghnieh, haut cadre du Hezbollah, a été assassiné à Damas. Al-Manar la télévision du Hezb a dans un premier temps annoncé la mort de Moghnieh sans donner d’autres précisions disant: “Un grand jihadiste de la résistance islamique au Liban a rejoint les grands martyrs. Imad Moghnieh est mort en martyr assassiné par les Israéliens sionistes”. Par la suite, elle a annoncé que les condoléances seront reçues le jour même dans le Moujamma de Sayyed al-Shouhadaa de Beyrouth, les funérailles devant avoir lieu hier jeudi 14 dans la banlieue-sud. Téhéran où Moghnieh passe pour avoir vécu une grande partie des années 1990 a, lui aussi, attribué “au terrorisme d’Etat israélien” l’élimination de celui qui, selon le ministre iranien des Affaires étrangères, “a écrit en lettres d’or une page de la lutte contre les agresseurs et occupants sionistes”. Ce n’est que mercredi soir que Damas a réagi, officiellement, par la voix de son ministre de l’Intérieur, Bassem Abdel Majid qui a dénoncé un “acte terroriste” et annoncé l’ouverture d’une enquête sans pointer de doigts accusateurs. Auparavant, les seules informations avaient été recueillies auprès de témoins oculaires qui ont affirmé “avoir vu les agents de sécurité évacuer le corps d’une victime”. D’autres témoins ajoutent: “Des dizaines de policiers et d’agents de services de renseignements ont accouru sur les lieux. Les habitants du quartier étaient sous le choc. Nous ne sommes pas habitués à ce genre de choses en Syrie”. Ces témoins ont vu la carcasse d’une voiture blanche évacuée rapidement par les policiers qui ont bouclé le secteur.

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John L. Testrake, pilote du Boeing 727 de la TWA, qui a été détourné le 19 juin 1985.

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La police et des secouristes dans les lieux d’un attentat à Buenos Aires, le 17 mars 1992, contre l’ambassade israélienne.

Qui est Imad Moghnieh?
Agé de 48 ans, Moghnieh était considéré comme l’instigateur d’une série de coups de main sanglants et spectaculaires, dont les attentats à la bombe contre l’ambassade des Etats-Unis au Liban en avril 1983 (63 morts); puis, à l’automne de la même année, contre le QG des forces américaines près de l’aéroport de Beyrouth (241 tués) et la caserne française du Drakar au quartier Verdun de la capitale libanaise, (58 tués), en tout plus de 350 morts.
Il était donc un des hommes les plus traqués par les services secrets occidentaux et israéliens. On lui attribue de même une série d’enlèvements et d’assassinats d’Occidentaux dans la capitale libanaise durant les années de guerre de 1975-90, sous l’étiquette d’un obscur Jihad islamique, ainsi que les attentats du 17 mars 1992 contre l’ambassade d’Israël à Buenos Aires (29 morts) et de 1994 contre le Centre culturel juif de la capitale argentine (87 morts). Les Etats-Unis l’accusaient d’avoir planifié et entrepris le détournement d’un appareil de la TWA dont un passager américain avait été tué en juin 1985, et avaient offert une récompense de cinq millions de dollars pour sa capture. On dit que cette récompense a été élevée à 25 millions de dollars.
Il semble, aussi, qu’il a contribué à planifier le coup de main qui a permis au Hezbollah d’enlever deux soldats israéliens en juillet 2006 à la frontière libano-israélienne, ce qui a déclenché la guerre d’Israël contre le Liban.
Originaire du village sudiste de Tayr Debba, cet activiste qui a vécu dans la clandestinité, a été l’un des fondateurs, en 1983, du bras armé du Hezbollah, la résistance islamique, face à Israël qui occupait la partie méridionale du pays à cette époque. Auparavant, Moghnieh avait milité aux côtés du leader palestinien Yasser Arafat dans ce qu’on appelait la “force 17”, groupe au service direct de Abou Ammar.
Il avait plusieurs surnoms dont le “Ben Laden” des chiites ou “le renard”. Il avait, dit-on, changé à deux reprises les contours de son visage pour échapper à l’Interpol et à tous les services de renseignements qui cherchaient à le capturer. Il possédait plusieurs identités pour circuler en toute sécurité et nul ne savait où il se trouvait, se déplaçant dans le plus grand secret entre Beyrouth, Damas et Téhéran. Il était considéré comme le chef militaire du parti de Dieu et très proche du secrétaire général du Hezb Hassan Nasrallah. Comment a-t-il pu être démasqué et assassiné à Damas? On ne le saura pas de sitôt. Certains disent qu’il venait tout juste d’arriver dans la capitale syrienne.

Les réactions internationales
“Le monde est un endroit meilleur sans cet homme sur cette terre. C’était un meurtrier de sang-froid, un meurtrier de masse, un terroriste capable de la perte incalculable de vies innocentes”, a déclaré le porte-parole du département d’Etat, Sean McComack, estimant que, “d’une certaine manière, justice a été faite”. En 1995, les Etats-Unis avaient tenté de le capturer à la faveur d’une escale en Arabie saoudite d’un avion dans lequel il avait été repéré. Mais l’escale n’a pas eu lieu. A Beyrouth, un attentat à la voiture piégée a coûté la vie à son frère et on avait dit, à l’époque, que Imad était visé. Son autre frère a, aussi, péri lors d’un attentat.
A Paris, le ministère des Affaires étrangères a regretté que Moghnieh n’ait pu être traduit en justice. Marie Seurat, veuve de l’otage français Michel Seurat, enlevé à Beyrouth et mort en captivité en 1986, a affirmé: “C’est un immense soulagement de voir cet assassin, enfin éliminé. Justice est faite, même si j’aurais préféré le voir sur le banc des accusés devant un tribunal internatio-nal”. Israël accusé par le Hezbollah et par l’Iran d’être l’instigateur de cet attentat, a démenti formellement une quelconque participation. “Israël rejette les tentatives d’organisations terro-ristes de lui attribuer une quelconque implication dans cette affaire. Nous n’avons rien d’autre à ajouter”, a déclaré le bureau du Premier ministre, Ehud Olmert. Mais pour Dany Yatom, ex-patron des services secrets israéliens, il s’agit “d’un succès pour la communauté du renseignement contre un des plus grands terroristes au même titre qu’Oussama ben Laden”. Gidéon Ezra, ministre israélien de l’Environnement s’est félicité de la liquidation de Moghnieh qu’il a qualifié de “Carlos Libanais” “J’espère qu’en fin de compte, chaque terroriste saura qu’on finira par l’arrêter” a-t-il affirmé, ajoutant qu’il souhaite “que ceux qui l’ont fait reçoivent des félicitations”. Selon Magnus Ranstorp, expert suédois en terrorisme, le lieu même de l’assassinat de Moghnieh, est un message clair pour tous les dirigeants extrémistes que le régime syrien héberge dont le chef en exil de Hamas, Khaled Mechaal: “Ils ne sont plus à l’abri nulle part”, dit-il.

condamnations unanimes au Liban
Toute la classe politique libanaise a condamné l’attentat et présenté ses condoléances, à commencer par le Premier ministre Fouad Sanioura et le chef du Courant du futur, Saad Hariri qui ont transmis à Sayyed Hassan Nasrallah leurs plus vives condoléances. M. Hariri a appelé le chef du parti de Dieu et toutes les parties concernées “à tirer les leçons des défis auxquels le Liban fait face à cette étape délicate de son Histoire”.
Le secrétariat général du 14 mars a dénoncé “le crime qui a coûté la vie à l’une des figures proéminentes du Hezb” et considéré dans son communiqué que “le Liban est confronté à une vague terroriste en provenance de plusieurs directions et visant toutes les forces indistinctement: il faut en tirer les leçons et s’empresser de refaire l’unité”. Le mouvement Amal a rendu hommage à un homme “qui fut l’un des fondateurs de la résistance au Liban-Sud, ainsi qu’un héros de la guerre de libération et de la résistance légendaire contre les agressions israéliennes”.
De multiples autre témoignages ont émané de la part des anciens Premiers ministres Sélim Hoss et Omar Karamé, du mufti jaafarite cheikh Ahmad Kabalan… Sayyed Mohamed Hussein Fadlallah a qualifié Imad Moghnieh de “pilier essentiel du mouvement jihadiste contre Israël et de l’impérialisme mondial”. Quant au Courant chiite libre, il a accusé la Syrie d’être derrière cet attentat disant: “Avec ce crime, le marché syro-israélien commence à se dessiner”.
Ses obsèques ont eu lieu, hier jeudi dans la banlieue-sud de Beyrouth et son village natal Tayr Debba porte le deuil. Reste à savoir quelles seront les implications de cette élimination. A noter que M. Manouchahr Mottaki, ministre iranien des Affaires étrangères, a assisté aux funérailles avant de se rendre en Syrie.

Article paru dans "La Revue du Liban" N°4143 Du 2 Février Au 9 Février 2008
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