Ce n’est pas la première visite d’un président libanais en Syrie et ce ne sera pas la dernière. Tout au long des années de guerre, les chefs d’Etat qui se sont succédé au Liban depuis 1975, ont tous pris et à maintes reprises le chemin de Damas. Mais le présent sommet libano-syrien entre les présidents Bachar Assad et Michel Sleiman qui s’est tenu mercerdi 13 et jeudi 14 août, a revêtu un cachet spécifique. Tout d’abord, il s’agissait de la première visite officielle en Syrie du général Michel Sleiman, depuis son élection et sa deuxième rencontre avec Assad, la première ayant eu lieu à Paris le 12 juillet.
Ensuite, ce sommet s’est déroulé alors que les troupes syriennes se trouvent désormais en dehors du Liban depuis fin avril 2006. Il s’est tenu alors que la Syrie a déjà engagé des négociations indirectes avec Israël sous l’égide de la Turquie. Il faut, aussi, tenir compte de la pression internationale sur le régime alaouite, notamment de la part de la communauté européenne qui presse la Syrie d’avoir les meilleures relations avec le Liban, si elle veut être pleinement acceptée dans le giron international.
D’où les espoirs fondés sur ce sommet qualifié d’historique, afin qu’il ramène les relations entre les deux pays voisins à la normale qui doit exister entre eux et répondre aux attentes multiples des Libanais, au niveau des dossiers à régler sur le plan politique, diplomatique, économique, sécuritaire et humanitaire.
Le contentieux libano-syrien porte sur de multiples dossiers dont cinq prioritaires. En premier lieu, l’établissement de relations diplomatiques entre Damas et Beyrouth qui se concrétiserait par l’ouverture d’ambassades respectives dans les deux capitales. Pour le Liban, cette question est vitale, car elle confirmerait la reconnaissance par la Syrie de la pleine souveraineté libanaise sur ses 10.452km2, de son indépendance.
Nul au Liban ne renie les liens historiques et de voisinage entre les deux pays, il n’empêche que chacun a son identité propre. Et lorsqu’on évoque la période antérieure à la Première Guerre mondiale, les différentes régions du pays au Nord comme du côté de la Békaa, ne faisaient nullement partie de la Syrie, mais étaient sous la tutelle de l’Empire ottoman qui contrôlait la région proche et moyen-orientale jusqu’à sa défaite en 1918 face aux Alliés.
Une certaine confusion est venue, sans doute, du mandataire français qui a désigné un même Haut commissaire pour gérer les deux pays placés, alors sous sa tutelle. D’où la nécessité de respecter les vérités historiques.
Farouk el-Chareh: “Le président Assad a exprimé son désir d’établir des relations diplomatiques avec le Liban”.
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Walid Moallem craint pour le sort des familles libanaises vivant à la lisière des deux pays.
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Le tracé des frontières
L’autre dossier plus important que celui des relations diplomatiques, est la délimitation des frontières. Il est temps que la ligne frontalière soit claire et nette entre les deux pays qui ne sont pas les seuls au monde à avoir des frontières imbriquées. Laissons aux cartographes le soin d’accomplir leur travail de manière scientifique en dehors de toute interférence politique et de délimiter une fois pour toutes ce tracé. Dans une récente déclaration à propos de cette question, M. Walid Moallem, chef de la diplomatie syrienne, a exprimé sa crainte pour le sort des familles libanaises qui vivent à la lisière des deux pays. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter, il y a toujours des solutions justes et équitables pour les frontaliers et le pouvoir central de Beyrouth est en mesure de s’en charger.
Qui dit délimitation des frontières englobe, aussi, les fermes de Chebaa et les hauteurs de Kfarchouba occupées par Israël. Si l’on veut parvenir, dans un premier temps, à les placer sous tutelle onusienne en attendant de les récupérer par les moyens diplomatiques, il faut une reconnaissance syrienne absolue de leur libanité. En corollaire de la délimitation des frontières, un sujet crucial se pose: le trafic d’armes pour le Hezbollah et les Palestiniens à travers la frontière libano-syrienne.
Le troisième dossier est celui des détenus et des disparus libanais en Syrie. Des centaines de familles ont le droit de connaître le sort des leurs.
Dans ce contexte, que va-t-il advenir du Conseil supérieur libano-syrien et du traité de fraternité, de coopération et de coordination signé le 22 mai 1991 entre les deux pays? Quid des relations économiques vitales pour le Liban autant que pour la Syrie?
Le président Sleiman confiant
“Nous prouverons à tous ceux qui en doutent, que la Syrie donne au Liban ce qu’il demande et ce qui le satisfait”. Ces propos ont été tenus, il y a quelque temps par le chef de l’Etat libanais qui a voulu témoigner de sa confiance dans le dialogue avec la Syrie.
“Ce qui lie le Liban à la Syrie, dit-il, est bien plus important que ce qui les sépare. (…) Nous avons le même ennemi, les mêmes idées, les mêmes intérêts, nous partageons aussi la même mer… Nos liens sont partout et nous sommes capables de réaliser de belles et grandes choses si l’affection et la coopération priment”, a souligné le président Sleiman, en faisant part de son espoir “de voir les relations entre les deux pays prendre un nouvel essor et que les intérêts du Liban, d’abord, de la Syrie, ensuite, soient privilégiés”.
Les Libanais, surtout les plus sceptiques au sujet de la disponibilité de la Syrie à privilégier les meilleures relations d’égal à égal avec le Liban, ne demandent pas mieux que de croire à de tels propos. Un proverbe libanais dit: “Que demande le non-voyant sinon une paire d’yeux?” Mais chat échaudé craint l’eau froide et la longue histoire tourmentée des relations libano-syriennes depuis l’indépendance du Liban en 1943 et, plus particulièrement, depuis les années 1970, a développé chez un bon nombre de Libanais un fort sentiment de scepticisme, de frustration et de méfiance. Espérons que la nouvelle donne que cherche à initier le locataire de Baabda les démentira.
D’ailleurs, la visite du président Sleiman à Damas a été favorablement accueillie par tous les groupes politiques libanais de la majorité et de l’opposition.
Les attentes de la communauté internationale
Le régime syrien qui cherche à tout prix à se réhabiliter aux yeux de la communauté internationale, ne peut pas ignorer les multiples injonctions américaines et, surtout, européennes, française en priorité, en vue d’établir les meilleures relations avec le Liban. De multiples déclarations et appels en direction de Damas confirment les positions occidentales.
En visite au Liban, M. Jean-Marie Bockel, secrétaire d’Etat français à la Défense, a clairement plaidé en faveur de l’échange d’ambassadeurs entre le Liban et la Syrie. “Ces ambassades, a-t-il dit, ne doivent pas être simplement des symboles qui seraient vides d’engagements, mais doivent symboliser un vrai rapprochement, un réel respect mutuel. L’instauration d’une représentation diplomatique pourrait précéder, pourquoi pas, la visite que s’est engagé à faire le président Sarkozy en Syrie”. Cette visite est prévue pour le 8 septembre prochain.
Le message de la troïka de l’Union européenne (UE) à Damas, par le truchement de M. Walid Moallem, chef de la diplomatie syrienne est, de même, explicite. Au nom des 27, les chefs de la diplomatie allemande, italienne et espagnole: Frank-Walter Steinmeier, Franco Frattini et Miguel Angel Moratinos ont assuré que l’UE est prête à “améliorer” et “développer” ses relations avec la Syrie tout en réitérant son attachement à l’indépendance, la souveraineté et la stabilité du Liban.
La troïka a appelé au nom de l’UE à ce que des mesures soient prises pour l’ouverture d’ambassades et l’échange de diplomates entre les deux capitales. Elle a appelé, également, à l’activation du comité libano-syrien chargé du tracé des frontières communes, afin d’entamer un dialogue national libanais basé sur le renforcement de l’autorité de l’Etat sur l’ensemble du territoire.
“Nous attendons de la Syrie qu’elle use de son influence sur les groupuscules palestiniens pour qu’ils mettent un terme à leurs activités militaires au Liban et cèdent progressivement les positions qu’ils occupent à l’armée”, affirme le texte de la troïka européenne.
Accueil favorable en Syrie
Les médias syriens ont favorablement accueilli la visite du président Sleiman à Damas. Elias Mourad, rédacteur en chef du quotidien al-Baas, a indiqué toutefois que “la Syrie souhaite un Liban stable, uni et arabe qui ne serve pas de tremplin à des actions hostiles”.
Le message le plus explicite est venu du vice-président syrien, M. Farouk el-Chareh. Dans une interview accordée à al-Manar, télévision du Hezbollah, il a souligné que “le président Bachar Assad a exprimé à maintes reprises son désir d’établir des relations diplomatiques avec le Liban. Ce qui est demandé maintenant est de mettre au point la procédure légale pour établir ces relations” qui à son avis “seront bénéfiques pour les deux pays si on sait les utiliser correctement”.
Il a de même révélé que les présidents Assad et Sleiman “sont soucieux de trouver une solution à la question des disparus, afin que ce dossier ne constitue plus de faille dans les relations entre le Liban et la Syrie”.
Concernant la question des détenus libanais en Syrie et des disparus, les Syriens ont voulu créer un parallèle avec le Liban. Un sit-in groupant des dizaines de familles de Syriens, prétendument disparus au Liban, s’est tenu la veille de la visite devant le ministère syrien de l’Intérieur à Damas, réclamant des informations sur leur sort.
Au Liban, le Front de la liberté présidé par Fouad Abou-Nader, a organisé conjointement avec Solid (l’ONG qui s’occupe du sort des disparus libanais), un sit-in devant la maison de Boutros Khawand, responsable Kataëb enlevé à Sin-el-Fil le 15 septembre 1992 et dont on ignore totalement le sort, comme celui de centaines d’autres Libanais. Selon Solid, le comité du suivi du dossier des détenus en Syrie a pu repérer et localiser une centaine de prisonniers de droit commun en Syrie et souhaiterait connaître le sort de 600 autres personnes disparues.
Pour l’heure et en dépit de l’attentat criminel perpétré à Tripoli, le jour du départ du président Sleiman en Syrie, une note d’espoir a accompagné ce premier sommet libano-syrien à Damas. Portera-t-il ses fruits? L’avenir le dira… |