L’affaire Rafic Hariri est, à n’en pas douter, à l’origine de la vive tension ayant marqué le climat politique au cours des dernièrs mois, ce qui a débouché, en définitive, sur le grave incident de Bourj Abi Haïdar dont les séquelles persistent sur le terrain. Celles-ci se concentrent autour du désarmement de la capitale, ce à quoi s’opposent certaines parties qui devraient, en principe, tourner leurs armes du côté de la frontière et non vers l’intérieur, ainsi qu’elles l’ont fait à deux reprises en quelques mois...
Cependant et au moment où on ne s’y attendait pas, M. Daniel Bellemare, procureur général du Tribunal spécial pour le Liban (TSL) rompant le silence, a fait au début de la semaine une déclaration dans laquelle il assure que “l’acte d’accusation ne paraîtra pas au mois de septembre”.
Les forces du 14 mars ont applaudi aux propos de M. Bellemare, réaffirmé leur confiance dans le TSL et appelé au retrait de ce dossier du débat public. Ceci doit contribuer à atténuer la crispation dans nos murs et à permettre au gouvernement d’union nationale, qu’on dit frappé d’immobilisme de s’atteler à sa lourde mission dans tous les domaines, notamment celui de l’électricité, problème inextricable qui ne trouve pas sa solution depuis tant d’années!
POLÉMIQUE CDF - HEZBOLLAH
Pendant ce temps, la polémique se poursuivait entre le Courant du futur, du Premier ministre et le Hezbollah. Ainsi, Mohamed Raad, chef du Bloc de fidélité à la résistance a pris à partie le chef du gouvernement, le mufti de la République, cheikh Mohamed Rachid Kabbani et des membres du CDF, pour avoir inspecté le quartier de Bourj Abi Haïdar, tout en les blâmant “de n’avoir entrepris aucune tournée au Liban-Sud et dans la banlieue-sud de Beyrouth durant la guerre de juillet 2006”... Et d’ajouter: “Ce qui s’est passé à Bourj Abi Haïdar est un malentendu entre deux alliés politiques... Mais on a voulu exploiter cet incident pour s’en prendre à la Résistance et désarmer Beyrouth, alors qu’il est demandé que la capitale soit libérée de ses illusions et nettoyée des agents et des comploteurs... Même le TSL a été utilisé pour atteindre la Résistance et on s’en est servi aussi pour attenter à la sécurité et à la stabilité intérieures”.
De son côté, M. Hassan Fadlallah, membre du Bloc de fidélité à la Résistance, a dit que “quiconque prétend représenter le gouvernement d’union nationale, est tombé dans les rues de Beyrouth vers les ruelles étroites très éloignées d’un gouvernement qui rassemble tous les Libanais... Le discours s’est avéré incapable de saisir l’occasion d’en faire un discours à l’échelle nationale apte à dépasser les événements... Le gouvernement d’union nationale censé sceller l’unité nationale, a ouvert le feu sur cette unité et sur la paix civile, principaux titres du sommet tripartite arabe ayant tenu ses assises dernièrement au palais de Baabda”.
Le Dr Ahmed Fatfat, membre du Courant du futur, a répliqué aux porte-parole du Hezb en ces termes: “Les armes utilisées à Bourj Abi Haïdar étaient moins des armes d’une résistance que d’une milice. A partir de cette logique, il est demandé qu’elles soient retirées des quartiers résidentiels et des ruelles. Il s’agit d’une requête légale, car elle est formulée unanimement par les citoyens.
“L’Etat se trouve face à un grand défi, ajoute le Dr Fatfat, car il doit prouver que ses principales préoccupations vont au citoyen, les priorités a Beyrouth étant maintenant devenues d’ordre sécuritaire en tout premier lieu. les attaques contre le président Saad Hariri visant à cerner la commission ministérielle et à rendre son action infructueuse. Nous sommes persuadés que si le Hezbollah n’est pas convaincu de la nécessité de retirer ses armes de la capitale, des confrontations graves pourraient se produire aux conséquences désastreuses”.
M. Ammar Houry, autre membre du bloc haririen, est revenu à la charge pour réclamer le désarmement de Beyrouth, insistant sur le fait que “les armes de l’Etat soient représentées, uniquement, par l’Armée et les forces de sécurité intérieure”. “Nous savons que cette initiative ne sera prise que si le Hezb y souscrit. Mais le temps est venu où celui-ci doit se convaincre de ce que nous disons est dans son propre intérêt et de l’intérêt de tous les citoyens... D’autant qu’il est sorti de Bourj Abi Haïdar chargé de lourdes pertes et la réédition de pareils incidents lui feraient encourir davantage de pertes ainsi qu’au peuple libanais”.
M. Walid Joumblatt, leader du parti socialiste progressiste, appelle à distinguer entre le Tribunal spécial pour le Liban et l’acte d’accusation, afin de prévenir la sédition, tout en observant que le TSL a été unanimement adopté.
Explicitant sa position dans sa déclaration hebdomadaire au journal du parti (Al-Anba’), M. Joumblatt exprime ses craintes de ce “qu’entre les propos d’escalade et les discours anti-nomiques, plus de crispation envenime l’atmosphère au niveau de la rue... Nous savons tous que si le chaos venait à se généraliser, cela ne serait pas dans l’intérêt de l’unité nationale et de la paix civile qui restent l’unique espoir pour tous les citoyens qui veulent vivre en paix dans un pays jouissant de la sécurité et de la stabilité”. Cela dit, il y a lieu de faire état du discours qualifié de “calme et serein” que le président Nabih Berri a prononcé mardi à Tyr, à l’occasion du 32ème anniversaire de la disparition de l’imam Moussa Sadr et de ses deux compagnons de voyage.
Se tenant à l’écart de la polémique, le chef du Législatif a évité d’attaquer le Tribunal spécial pour le Liban, tout en replaçant les chiites “au cœur du projet de l’Etat” (lire ailleurs de larges extraits de sa harangue). Durant la journée de mercredi, les préoccupations officielles se sont partagées au niveau du Conseil supérieur de Défense et du Conseil des ministres siégeant sous la présidence du chef de l’Etat au palais de Beiteddine. En ce qui concerne le premier organisme, la décision a été prise de renforcer les mesures de sécurité sur l’ensemble du territoire libanais, spécialement à Beyrouth et dans le cadre de la Finul au Sud. Le Conseil de défense s’est penché sur les besoins de l’Armée et des FSI en équipements et en effectifs et a résolu de saisir de ces besoins le Conseil des ministres qui s’est réuni le lendemain. De plus, le Conseil débattra du cas des faux témoins, sur base d’un rapport exhaustif présenté par M. Ibrahim Najjar, ministre de la Justice.
Par ailleurs, à l’issue de la réunion hebdomadaire de son bloc parlementaire, le général Michel Aoun, s’est élevé contre “la partition de la sécurité”, se disant en faveur du désarmement de l’ensemble des Libanais et non de ceux résidant dans la capitale, “les armes devant être conservées par ceux qui ont la tâche de défendre la patrie... L’Armée, elle, protège les gens contre les perturbateurs, mais n’intervient pas entre les clans antagonistes”. Puis, il a fait état de la vague de rumeurs portant sur les institutions et les personnes, s’enquérant du caractère secret de l’enquête, surtout depuis l’arrestation du brigadier Fayez Karam. De plus, il s’est interrogé sur le rôle dont s’acquittent les ministres de l’Intérieur, de l’Information, de la Justice et de la Défense. “En quoi consistent leurs fonctions alors que nous continuons à être l’objet d’attaques?” Le chef du CPL qualifie de “très difficile” le maintien de la sécurité. “J’ai eu l’impression que l’Armée est visée à l’intérieur, probablement, à cause de l’incident de Adaïssé”.
Des armes de la Résistance à Beyrouth, le général Aoun dit: “Elles existent à l’instar des armes des Salafistes à Tripoli, à Akroum et au Akkar... A quoi s’en sert-on là-bas aussi?”
Quant à M. Sleiman Frangié, chef des “Marada”, il a placé l’incident de Bourj Abi Haïdar dans le cadre “d’une opération visant à embarrasser la Résistance”. En recevant M. Michaël Williams, représentant du secrétaire général des Nations unies au Liban, il s’est dit contre tout changement gouvernemental dans les circonstances présentes. “Cela exige à la tête du Cabinet, une personnalité de la trempe du président Saad Hariri. Si le gouvernement devait démissionner, il serait impossible d’en former un autre dans un bref délai”. En ce qui a trait à la requête relative au désarmement de Beyrouth, M. Frangié émet des réflexions: “Il s’agit là d’une demande de caractère sectaire. Pourquoi devons-nous désarmer une région et laisser d’autres? Cette question exige une étude approfondie...”
HARIRI POURSUIT SA CAMPAGNE D’APAISEMENT
Quoi qu’il en soit et en dépit des critiques qui lui sont décochées par les milieux proches du Hezbollah, le président Saad Hariri poursuit sa campagne d’apaisement, à la faveur des iftars qu’il offre chaque soir à Koraytem.
A la suite de sa rencontre, la semaine dernière avec le président Bachar Assad qui l’a invité à un iftar, le chef du gouvernement s’est dit disposé à reprendre contact avec toutes les parties pour assainir l’atmosphère et prendre les décisions de nature à prévenir d’autres incidents pareils à ceux de Beyrouth.
Au cours d’un iftar que le Premier ministre a fait état de “paris extérieurs - plus exactement auprès de l’ennemi israélien - en vue de fomenter une sédition sectaire au religieuse au Liban. Sur le plan interne, la violence et l’escalade dans le discours politique font également appréhender une telle sédition”. Aussi, s’emploie-t-il à faire baisser la tension et à engager le pays sur la voie de la trêve dans laquelle il évoluait précédemment, depuis le sommet libano-syro-saoudien de Baabda.
Le président Hariri a insisté sur le fait que “la loi doit prévaloir, l’Etat étant responsable à l’exclusion de qui que ce soit, du maintien de l’ordre et de la sécurité. “Il y a deux jours, ajoute-t-il, le président Michel Sleiman a établi une distinction entre ce qui s’est passé dans les quartiers de la capitale et ce qui pourrait s’y passer à l’avenir. A notre tour, nous refusons d’admettre toute sorte d’irrégularités susceptibles de perturber la vie des citoyens.
“Que personne ne cherche à manœuvrer, arguant qu’il s’agit de geler les armes de la Résistance. Ce sont eux, en fait, qui se retournent contre l’Etat. Je peux vous assurer que les événements de Beyrouth ne passeront pas. Le gouvernement et ses institutions assumeront leurs responsabilités...”.
Machnouk au Hezb: “Vous êtes votre propre victime”
Dans la foulée de la polémique ayant opposé le Courant du futur au Hezbollah, M. Nouhad Machnouk, membre du bloc haririen, s’en est pris au parti du Dieu: “Vous êtes vos propres victimes, les victimes de votre administration défectueuse et de votre présence militaire injustifiée dans les quartiers de la ville et ses ruelles... Les gens de Beyrouth ne méritent-ils pas un mot de votre résistance, celle qui avait débuté avant celle qui sévit dans nos murs?” De son côté, M. Ali Hassan Khalil, conseiller politique du président Nabih Berri, a mis en garde contre les voix qui doutent de l’Armée et de son rôle, appelant à la renonciation au discours violent et envenimé.
“Le plus grave de ce que nous entendons ces jours-ci, poursuit-il, sont les propos qui doutent de l’institution militaire et de la nécessité de renforcer son armement, pour en faire une force capable de tenir tête à l’ennemi israélien.”
Sur un autre plan, il y a lieu de signaler une cérémonie qui s’est déroulée durant le week-end dans la montagne du Chouf, plus exactement au village de Brih, en présence du président Michel Sleiman, entouré de MM. Walid Joumblatt, Akram Chéhayeb, ministre d’Etat pour les Déplacés et des délégations de la localité qui avaient été contraintes de prendre le chemin de l’exode durant la guerre.
Le chef de l’Etat qui les avait reçus, au préalable au palais de Beiteddine, a déclaré que le Liban repose sur l’entente et la vie en commun, en dépit de tout ce qu’il a enduré depuis l’avènement de l’indépendance en 1943... L’unité de la montagne est à la base de l’unité du Liban. Le président de la République a visité le palais Moussa à Deir el-Qamar, avant de gagner Kfarhim puis, Brih où a été scellée la réconciliation parmi les derniers villageois de la région. Par ailleurs, alors que le Conseil des ministres a consacré une partie de ses délibérations à l’incident de Bourj Abi Haïdar et institué un débat autour du désarmement de la capitale, pour prévenir la réédition de tels heurts, la hiérarchie maronite réunie à Dimane, sous la présidence de S.Em. le cardinal Nasrallah Sfeir, a déploré la prolifération des armes dans le pays “qui provoquent des affrontements entre les citoyens et placent le Liban dans des conditions sécuritaires préjudiciables à sa stabilité”. Les prélats ont insisté sur la nécessité d’interdire le port d’armes, à l’effet de prémunir le pays contre des perturbations dont il a intérêt à se passer. “Il faut d’urgence, ajoutent-ils, mettre un terme au chaos qui a tendance à se généraliser”.
Enfin, la hiérarchie maronite souhaite le succès des négociations palestino-israéliennes directes qui ont été entamées au début de la semaine à Washington. |