Contrairement à Edith Piaf qui chantait: “Je ne regrette rien, ni le bien qu’on m’a fait, ni le mal, cela m’est bien égal”... Nous, nous regrettons amèrement et ça ne nous est pas égal. Nous avons mal du mal qu’on nous a fait et qu’on continue à nous faire. Quant au bien, nous ne savons pas ce que c’est puisque nul ne nous en a jamais fait.
A propos de mal, nous avons un gouvernement formé laborieusement de deux antagonismes décidés à transformer le Conseil des ministres en champ de bataille. Un gouvernement que des conciliateurs à l’esprit tordu ont appelé “un gouvernement d’union nationale”, qui n’a rien d’une union et encore moins de national, car une bonne partie de ces ministres, rassemblés à la va comme je te pousse, se réclament effrontément de l’étranger. C’est ce qui a été appelé “consensus”.
Parmi les malheurs qui nous sont tombés sur la tête, le consensus remporte la palme toutes catégories. Peut-on être gouverné par un type qui dit oui, un autre qui dit non et un troisième qui conclut: puisque c’est comme ça, on n’en parle plus. Et voilà que 30 ferrailleurs occupent le terrain, s’infligent coups et blessures et font fi d’une population entière qui se débat dans les pires difficultés. Ces gens-là s’en moquent.
Il paraît qu’il y a, dans les tiroirs du Conseil des ministres, 100 dossiers en attente. Cent dossiers qui concernent la vie et les biens de 4 millions de Libanais. Ces dossiers attendent depuis des mois et sont probablement condamnés à attendre encore et encore. Pourquoi? Parce que le Hezbollah joue les Michel Hayek et prédit que l’acte d’accusation du procureur Bellemare, dans le meurtre de Rafic Hariri, les désigne nommément comme les auteurs de l’assassinat. En conséquence, le Hezb et ses satellites exigent, avec force intimidation, insultes et menaces, primo: que les faux témoins soient traduits devant la Cour de justice, secundo: la révocation pure et simple du TSL. A supposer, par impossible, que leurs exigences soient satisfaites, ils voudront probablement faire juger pour trahison et abus de pouvoir ceux qui ont demandé au Conseil de sécurité qu’un Tribunal international soit décidé et ceux qui approuvent ce tribunal et ceux qui le défendent. Sinon...
Eh bien, sinon le Conseil des ministres ne se tiendra plus et les intérêts des Libanais, on s’en fiche! Paralysie totale sur tous les fronts. Peu importe que la magistrature manque de juges, que le corps diplomatique manque d’ambassadeurs, que l’administration, de directeurs et de fonctionnaires qualifiés. Des projets vitaux sont en attente. L’Economie est moribonde avec 50 milliards de dollars de dettes, un tiers de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Des investisseurs qui battent en retraite. Des touristes qui prennent la fuite et plus de 30.000 Libanais émigrent chaque année pour ne plus revenir.
Sans compter la pénurie d’eau, la plaie ouverte qui a nom EDL, le coût de la vie qui galope, les salaires de misère. Pourquoi? Pourquoi faut-il que Beyrouth rétrécisse sur ses habitants et se transforme en camisole de force. La capitale déjà surpeuplée il y a dix ans, succombe aujourd’hui sous le poids de plus de deux millions d’êtres humains, un million de véhicules y circulent, des automobilistes piégés comme des rats, contraints de faire du surplace pendant des heures, sur une voie ayant dépassé depuis longtemps la saturation. Sans compter la pollution que dégage le carburant dans un espace aussi restreint. Sans oublier surtout les maladies cardiaques provoquées par une tension insupportable et la cohorte des affections nerveuses.
Désespérés, les Libanais se demandent ce qui se passe sur la scène politique où l’on voit à tous les échelons du pouvoir et du contre-pouvoir des gens se précipiter pour aller nulle part, dire n’importe quoi, se conduire n’importe comment pourvu que l’Etat craque et se dilue.
Ceux responsables de cette anarchie et de cette paralysie, quel est leur argument majeur? Répondraient-ils, à l’exemple de Napoléon III: “Nous ne sommes sortis de la légalité que pour entrer dans le droit”.
Quel droit et de quel droit? |