Le 10 novembre n’a pas été jour ordinaire pour Barack Obama. D’ailleurs depuis son élection triomphale le 4 novembre, aucun jour ne lui a paru ordinaire, sa perception des choses a changé, de même que le regard que lui portent jusqu’à ses plus proches conseillers. Les événements le pressent de toutes parts, l’incitant à agir dans l’urgence et lui montrent combien sont escarpés les chemins de la Maison-Blanche sur laquelle il avait mis le cap le 10 février 2007. Ce jour-là, il avait annoncé sa candidature sur les marches du Capitole à Springfield dans l’Illinois dont il est sénateur depuis novembre 2004. Et il s’est réclamé de l’héritage du président républicain Abraham Lincoln parti comme lui de cette ville avec si peu de moyens et devenu un mythe pour avoir aboli l’esclavage, être sorti vainqueur de la guerre de Sécession, mais qui fut hélas assassiné en avril 1865, cinq jours après la victoire nordiste. Il avait transformé l’Amérique. Portant ce lourd et exaltant héritage, le premier président noir élu des Etats-Unis était arrivé le 10 novembre par avion de Chicago et était chaleureusement reçu par George W. Bush à la Maison-Blanche.
Le matin, il avait déposé ses filles Malia et Sasha à l’école, non sans leur avoir donné de gros bisous et avait débarqué avec son épouse Michelle et ses aides de camp à Washington. Bush très fair play, avait salué sa victoire comme un “moment de triomphe” dans l’Histoire américaine et promis un “effort sans précédent” pour une transition en douceur, le mettant toutefois en garde contre le danger terroriste et s’empressant de signer des décrets attribuant à ses conseillers des postes prestigieux et qui pourraient être remises en cause après le 20 janvier.
Pour l’heure, l’atmosphère est très “cool”. “W” avec lequel Obama se sent en confiance, loin des critiques acerbes ayant jalonné sa campagne, fait découvrir à son hôte sa prochaine résidence. Ensemble, ils auront au Bureau ovale un entretien en tête-à-tête de plus d’une heure pour aborder des sujets de fond dont rien n’a filtré dans l’immédiat. Pendant ce temps, Laura Bush fait visiter à Michelle Obama habillée de rouge, ses futurs appartements privés dont ceux de Malia et Sasha qui résonneront pour la première fois de rires d’enfants rappelant ceux de Amy Carter, Chelsea Clinton et les jumelles Bush, lesquelles petites visitaient leurs grands-parents du temps de la présidence de George H Bush. Ce que Laura n’a pas manqué de rappeler à Michelle son hôte. Celle-ci a trouvé fort belles les futures chambres de ses filles et magnifiques les lieux. Après cette visite de près de deux heures, ponctuée de photos et suivie à distance par des centaines de sympathisants pressés devant les grilles de la Maison-Blanche, Obama est rentré à Chicago tandis que Michelle s’est attardée à Washington pour visiter les écoles où elle pourrait inscrire ses filles pour début 2009.
Des contacts avaient déjà été établis entre les équipes de Bush et d’Obama avant la date du 4 novembre, afin de coordonner leur action et éviter les débuts chaotiques du premier mandat de Bill Clinton (1993-1997) faute justement de coordination avec l’équipe du président sortant. Mais il y a un seul président, a affirmé Obama. Aussi, n’assistera-t-il pas à la réunion du G20 le 15 décembre qui groupera à Washington les chefs d’Etat et de gouvernement des pays industrialisés et des grandes économies émergentes, venus se concerter sur les moyens mis en œuvre pour affronter l’actuelle crise financière et la menace d’une récession qui pèse sur le monde. Cependant, les conseillers d’Obama y prendraient part. Dans l’ensemble, si George Bush se montre coopératif avec son successeur, il tient à ses prérogatives de président jusqu’à la passation de pouvoir le 20 janvier prochain et entend préserver l’héritage de son double mandat. Il a déjà signé des ordonnances et réglementations qu’il sera difficile à son successeur de remettre en cause. Cependant, le chef de l’équipe de transition d’Obama, John Podesta a annoncé que le président élu planchait déjà sur les décisions de Bush, concernant notamment les forages pétroliers qu’il pourrait abolir une fois investi.
Lors de leur rencontre au Bureau ovale, Obama aurait insisté auprès de Bush “pour accélérer la fourniture de 25 milliards de dollars aux constructeurs automobiles déjà adoptés par le Congrès”. Du reste, cette somme devrait être doublée, étant donné la situation catastrophique de ce secteur pris dans une tourmente sans précédent. Des géants de l’automobile seraient proches d’un dépôt de bilan, alors que des dizaines de milliers d’emplois ont été supprimés.
Quand il a tenu sa première conférence de presse vendredi dernier, Obama était entouré de son équipe économique et de ses conseillers dont Warren Buffet, la première fortune au monde, deux anciens secrétaires au Trésor, Larry Summers et Robert Rubin, l’ex-président de la Réserve fédérale Paul Volcker et le patron de Google, Eric Schmidt. Il avait en main des chiffres alarmants: 1,2 million d’emplois supprimés depuis début 2008, dont 240.000 en octobre, un taux de chômage de 6,5%, un déficit de 500 milliards de dollars risquant d’atteindre les 1.000 milliards l’an prochain.
Les Etats-Unis qui affrontent une crise sans précédent depuis 1929, auraient besoin d’un nouveau Franklin D. Roosevelt. Celui-ci lançait en 1933 son “New Deal” en redonnant confiance aux Américains. Lors de son discours inaugural, il vibrait ainsi: “Cette grande nation va revivre et prospérer. La seule chose dont nous devons avoir peur est la peur elle-même”. Formules magiques qui ont redonné un nouveau souffle aux Américains. Sans tarder, des décisions majeures faisant l’objet de quinze grandes lois avaient été adoptées. Elles avaient relancé l’Amérique. Obama a promis aux Américains de “se mettre au travail dès le 20 janvier parce que nous n’avons pas un instant à perdre”.
Roosevelt avait fait adopter ses lois lors des cent premiers jours de son premier mandat. Obama estimait déjà lors de son discours, le soir de son élection qu’“il faudra plus d’un an, sans doute même plus d’un mandat. Mais je vous promets que nous Américains nous allons y arriver. Il y aura des revers, des entraves, des embûches. Je m’engage à être toujours avec vous”.
Les hommes du président
Avec deux guerres en héritage et une crise financière aiguë, Barack Omaba est lié à une conjoncture très défavorable. Passée l’euphorie de son élection, il doit se rendre compte qu’il dispose de marges de manœuvres limitées. Mais il semble déterminé à attaquer le mal à ses racines en commençant par s’entourer d’hommes de confiance. Sa première nomination a concerné le poste de secrétaire général de la Maison-Blanche, un poste-clé qu’il a attribué à Rahm Emanuel. De père israélien et de mère américaine, ce représentant de l’Illinois de 49 ans, ancien conseiller de Bill Clinton, est un homme d’une efficacité redoutable et proche du président élu. Il est l’un des artisans de la victoire des démocrates qui leur a permis d’avoir la majorité au Congrès en 2006.
Les favoris au poste de secrétaire au Trésor sont actuellement Timothy Geithner, 47 ans, président de la Réserve fédérale de New York qui rassure les économistes et qui a prouvé son efficacité. Un autre nom est avancé, celui de Lawrence Summers, 54 ans, ancien secrétaire au Trésor (1999-2001) lors du second mandat de Bill Clinton, ex-président de l’Université de Harvard, parfait connaisseur des questions financières.
D’autres noms seraient en circulation: Tom Daschle, 61 ans, ancien chef de file des démocrates au Sénat et ex-sénateur du Dakota pourrait être nommé à la Santé. John Kerry, candidat malheureux à la présidentielle 2004, pourrait être le prochain secrétaire d’Etat. Al Gore, ex-vice président de Clinton pourrait être sollicité, tandis que l’on évoque la possibilité de maintenir à son poste à la Défense le républicain Robert Gates. Ce serait une preuve qu’Obama entend “gouverner de façon non partisane” comme il l’a promis et que son administration “comprendra des gens de différents horizons”. |